En balade dans la canopée sur les pas de Francis Hallé

En ouverture du beau plaidoyer qu’il consacre à la forêt tropicale, Francis Hallé nous convie à une promenade. 

Avant le départ un constat : « Sommes-nous au Gabon, en Amazonie péruvienne ou dans l’île de Sumatra ? Peu importe. Etonnant paradoxe des hautes forêts tropicales d’Afrique, d’Amérique, d’Asie, ou de Mélanésie, elles sont identiques entre elles, même si les plantes et les animaux diffèrent d’un continent à l’autre. Je parle ici de forêts « primaires », n’ayant pas été modifiées par l’exploitation des bois, l’établissement de monocultures, ou la recherche de l’or ; si de telles activités ont eu lieu dans le passé, c’est à une époque suffisamment reculée pour que la forêt ait eu le temps de redevenir primaire. »

Commencée dans le sous-bois la promenade nous conduit, après l’ascension à la corde, « en tenue de spéléologue ou de laveurs de vitres », le long du tronc d’un très grand arbre, à la canopée. 

Extraits.

« L’ascension offre une vue intéressante sur la structure verticale de la forêt. Du sol on discerne mal les strates de feuillage et la plus haute d’entre elles, la canopée, à près de 50 mètres de hauteur, est à peine visible. Un grand choc, climatique, esthétique, émotionnel, attend celui qui, par un beau matin ensoleillé, sort du « trou d’homme », à 45 mètres au-dessus du sol. Autour de nous, les feuillages sont tellement denses qu’il est impossible de voir le sol ; les arbres ont des feuilles de dimensions modestes, brillantes et coriaces, qui contrastent avec celles des lianes, beaucoup plus longues, plus souples, comme les palmes majestueuses des rotins. A perte de vue, les bombements des cimes composent une canopée fermée sur laquelle circule l’ombre des nuages, dominée par les formidables couronnes hémisphériques des arbres « émergents » ; ne voyant pas les troncs, on oublie que des arbres nous portent. L’air pur du matin donne une visibilité exceptionnelle : au-delà des « émergents » s’ouvre une large vallée forestière bordée de collines au-dessus desquelles tournent des aigles, et, plus loin encore, à l’horizon, nous distinguons de très lointains reliefs tabulaires bleuis par la distance.

Près de nous, des branches frénétiquement secouées trahissent la présence d’une troupe de singes occupés à manger des figues.

Les paléoanthropologues du Collège de France, Yves Coppens et Pascal Picq, nous disent que le genre Homo est né sur une canopée équatoriale africaine, il y a de cela 3 millions d’années, et c’est pour nous une impression étrange que d’être revenus là où sont apparus nos ancêtres. Mais l’être humain a perdu son ancienne complicité avec les arbres, aussi avons-nous le sentiment de ne plus être à notre place ; la canopée n’est ni hostile ni accueillante, elle est indifférente à notre égard, ce n’est pas pour nous qu’elle existe, elle joue une partition dont les règles nous échappent, et, superbement, elle nous ignore. Le paysage n’en est pas moins beau.

Au premier plan s’exprime l’exquise délicatesse de notre nouvel univers ; deux papillons volent l’un autour de l’autre, en un rapide ballet sphérique ; jaillissant d’une cime une liane gracile balance dans l’alizé, au bout d’un long flagelle, des gousses roses d’une fragilité extrême ; la lumière du matin s’attarde sur une minuscule toile d’araignée couverte de rosée. Le vrai visage de la forêt.

Rares en sous-bois, les fleurs sont ici chez elles et on en voit partout, dans des positions insolites, avec des formes étranges, des couleurs surprenantes et des parfums inattendus ; ces petits ballons roses surmontés d’étoiles violettes sont celles d’un Symphonia dont elles dissimulent les longues branches horizontales ; celles-ci , rouge brique, groupées en bouquets sphériques, sont celles de Baillonella : elles couvrent une cime émergente, actuellement défeuillée, aux dimensions monumentales, qui dépasse la canopée de plus de 20 mètres et répand un incroyable parfum «  urbain » évoquant le luxe d’un bel appartement ancien; celles-là, toutes dressées dans le même sens, avec leurs étendards et leurs éperons jaune d’or, sont si nombreuses qu’elles donnent à la cime du Vochysia l’allure d’une montagne de fleurs aux couleurs tellement vives qu’elle semble éclairée par l’intérieur, attirant un vol de colibris. Le feuillage sombre d’un Clusia est parsemé de larges fleurs plates, comme des soucoupes de porcelaine rose garnies en leur centre d’une cuillerée de miel.

Sous les robustes inflorescences couleur de feu des Norantea, couvrant des tiges plates sans feuilles, ces fleurs vertes sont celles d’une plante parasite parente de notre gui d’Europe, peut-être un Dendrophthoe mais va falloir le vérifier ; par contre, c’est sûr, ces jolies spirales roses appartiennent à un Dipterocarpus dont les fruits ailés, à maturité, seront emportés par le vent. La chaleur monte à l’approche de midi et autour de nous les feuilles des arbres semblent se flétrir ; le contraste est net avec les feuilles des lianes, qui conservent une rigidité et une verdeur témoignant de l’exceptionnelle dynamique hydrique de ces plantes grimpantes.

Dans l’après-midi, le ciel devient argenté, les couleurs s’estompent, sous la lumière à la fois diffuse et puissante. La pluie arrive, on la devine au bruit qu’elle fait en frappant la canopée. Le coup de vent est brutal. Cette énorme pluie est un événement quotidien qui ne dure pas. Les nuages s’éloignent sous le vent et, dans le grand ciel bleu qui sent la mer, dans l’alizé qui se calme et le joli soleil revenu, la canopée se met à fumer et le paysage devient d’une indescriptible beauté. Nous sommes soudain envahis par des vols de papillons et de libellules et les insectes qui nous entourent ressemblent à des bijoux.

Sous nos pieds, au travers du filet noir d’aramide (1), on distingue les énormes branches d’un grand Caryocar recouvertes par des jardins de plantes épiphytes (2) : les grappes pourpres et blanches des Orchidées jaillissent d’une moquette vert vif de délicates fougères reviviscentes, pour l’heure gorgées d’eau, qui servent de sol suspendu à de minuscules balsamines, à des bégonias, et même à des utriculaires. Des utriculaires, vous rendez-vous compte ? En Europe ce sont des plantes d’eau, ici elles vivent en haut des arbres ! J’ai l’impression que les jardins suspendus de Babylone, auprès de ceux-ci, devaient faire figure de modestes espaces verts de banlieue.

Le temps passe vite, pour qui tente de comprendre le rôle de chacun des êtres vivants qui nous entourent. Il fait tiède maintenant, l’alizé est tombé et la lumière s’est adoucie ; le soleil atteint encore la cime des émergents mais dans le sous-bois il fait déjà presque nuit. Bien avant qu’il ne fasse noir, le concert de la faune se met en place ; on l’entend depuis le sol, mais appauvri. Mieux vaut en profiter depuis la canopée où cette nuit, puisqu’il n’y a pas de lune, il sera spécialement puissant. Le sommet ds arbres abrite 75% de la faune de la forêt tropicale et le concert nocturne, impliquant un nombre si élevé d’’animaux, défie toute description : les innombrables rainettes arboricoles en constituent l’essentiel à l’heure du crépuscule, avec leurs douces sonorités aquatiques. En arrière, venant de l’horizon à la nuit tombée, s’élève une vaste rumeur dont les musiciens ne se laissent pas aisément identifier et où les ultrasons des chauves-souris ont peut-être leur part, avec la stridulation des cigales, le chant des grillons et une foule d’autres othoptères nocturnes. De temps à autres se détache le solo superbe d’un oiseau de nuit ou d’un mammifère arboricole ; tout proche, le ahua, ou daman (Dendrohyrax), fait retentir son cri rythmé, terrifiant et pathétique.

Un peu plus tard dans la nuit, peut-être sous l’effet de la baisse des températures, le concert canopéen s’anime de pulsations comme si la forêt était parcourue d’une autre houle, sonore celle-là, allegro vivace sur les sommets, pianissimo dans la vallée, puis, quelques minutes plus tard, les collines adoptent la pédale douce, moderato cantabile, tandis que les bas-fonds se déchaînent, fortissimo.

Vers 3 heures du matin la brume qui envahit chaque nuit le sous-bois commence à nous rejoindre par les fissures de la canopée. Le concert de la faune est toujours aussi puissant mais sur un tempo plus calme, sans doute à cause du froid. Peu avant l’aube, alors que les insectes, les batraciens et les mammifères font silence, l’orchestre canopéen devient l’affaire exclusive des oiseaux.

Alors, face à cette canopée tropicale plus belle et plus vivante que jamais, il nus reste à affronter les véritables difficultés que ce milieu vierge oppose à la présence insolite de l’être humain : sans repère connu, il n’est plus chez lui et souffre d’un grave déficit d’adaptation. Sa banque de données cérébrales, submergée par un flux incessant de nouveautés, il ressent la flagrante insuffisance de ses aptitudes physiques, la pauvreté de son vocabulaire, la pénurie de catégories mentales adéquates et l’insuffisance de ses mécanismes intellectuels face à un milieu d’une complexité sans égale.

Pourquoi tant de complexité ? C’est que la canopée équatoriale possède ce caractère unique d’être le milieu où la diversité biologique est la plus forte, où les espèces animales et végétales sont les plus nombreuses : le milieu le plus vivant du monde. »

Francis Hallé, Plaidoyer pour la forêt tropicale, sommet de la diversité 

 Editions Actes Sud, mai 2014

(1) L’un des matériaux composant le Radeau ces Cimes grâce auquel se sont menées sous la direction de Francis Hallé une série d’expéditions dans différentes canopées du monde.

(2) Plantes qui se développant sur une autre plante qui leur sert de support.

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