Que se passe-t-il quand on laisse la forêt tranquille ?

Il y a bien des manières de présenter le projet de renaissance d’une forêt primaire. Ici, nous avons voulu mettre l’accent sur les différentes étapes qui jalonnent la renaissance d’une forêt sauvage, amenée à devenir, un jour, une forêt primaire. Rozenn Torquebiau, co-autrice avec Francis Hallé du livre « L’étonnante vie des plantes » (Actes Sud junior) nous emmène en promenade spatio-temporelle au coeur de la forêt. Suivez la guide :

« Rendre à la nature un espace où elle peut évoluer librement ? C’est vital pour la santé de notre planète ! Rivières, sol, air, et tous les êtres vivants s’en porteront mieux. 

L’homme intervient partout : villes, routes, centres commerciaux ; les terres, les mers et l’air sont pollués ; les ressources naturelles exploitées de façon excessive s’épuisent. Les êtres vivants sont malmenés. 

C’est ainsi qu’est née l’idée de laisser tranquille une forêt parce que les forêts naturelles abritent au moins 75 % de la biodiversité terrestre mondiale et qu’elles jouent un rôle essentiel dans la régulation du climat.

Mais au fait… qu’est-ce qu’une forêt ?

Depuis l’apparition des arbres sur Terre, il y a un peu moins de 400 millions d’années, les continents se sont peu à peu recouverts d’un sol épais et bienfaiteur formé par les feuilles, branches, racines et troncs morts. Par leur grande taille, les arbres démultiplient l’espace où les autres êtres vivants peuvent s’installer ou se nourrir. Ils s’élancent vers le ciel et vers les profondeurs de la terre. De cet axe vertical, partent branches et racines en largeur et profondeur.

Les arbres absorbent le gaz carbonique qui est dans l’air, fabriquent de l’oxygène et libèrent de la vapeur d’eau. Ils réparent les sols, réduisent la pollution, produisent la pluie, protègent du vent, du soleil, du froid, de l’érosion. Ils sont les champions des services rendus à la Terre.
Une forêt sans arbres, ça n’existe pas, mais une forêt c’est beaucoup plus que des arbres. Champignons, bactéries et insectes sont particulièrement importants car ils coopèrent avec arbres et plantes plus petites, permettant à la forêt d’être en bonne santé et de résister aux intempéries et même, dans une certaine mesure aux changements climatiques. Les êtres vivants d’une forêt libre tissent entre eux des liens car la forêt est un écosystème dans lequel les plantes, les animaux et les micro-organismes sont en interaction (coopération, protection, compétition, prédation, etc.).
Comme ce sera passionnant de voir une forêt évoluer toute seule ! Quelle aventure ! Quel changement alors que depuis des siècles, l’homme a modifié les forêts pour satisfaire ses propres besoins !

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La forêt est laissée libre

L’homme n’intervient plus. C’est l’effervescence. La forêt s’enrichit de nouvelles espèces et devient plus complexe. Plantes, champignons, lichens, bactéries, virus, insectes, araignées, vers de terre, petits et gros animaux s’installent et nouent entre eux des liens multiples.
Les arbres ne sont plus abattus pour le bois. Le bois mort va pouvoir jouer son rôle de pilier de la forêt libre : il héberge la part la plus importante des êtres vivants de la forêt et joue le rôle de réservoir de l’eau de pluie. Quand un arbre meurt et chute à terre, il nourrit et abrite une nuée de décomposeurs : champignons, insectes, bactéries etc. Le bois mort devient aussi poreux qu’une éponge et s’imbibe de l’humidité ambiante. Il se mélange aux autres débris végétaux et animaux et fabrique l’humus, cette couche de matière en décomposition qui est à la surface du sol.
Plus la forêt vieillit, plus elle crée la vie et plus elle soigne le vivant. Car la forêt, c’est la vie, la vie à son maximum.

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Des années ont passé

Tilleuls, chênes, hêtres, charmes et bien d’autres arbres à croissance plus lente, ont remplacé les arbres du début. Les hautes cimes se touchent. Le sous-bois est dans une douce pénombre traversée d’éclats de rayons de soleil. Lorsqu’un arbre tombe, une clairière (on dit aussi un chablis) se forme, oasis de lumière propice au renouvellement de la végétation.
De loin en loin, un tronc se dresse comme une chandelle. Il a perdu sa cime dans une tempête ou un orage et son tronc mort, riche en insectes nourrit les oiseaux.
Quelques vieux arbres larges et massifs rompent l’uniformité des jeunes troncs verticaux. Ils abritent dans leurs branches et leur tronc des cavités naturelles ou creusées par les oiseaux comme les pics noirs. Ces trous servent ensuite d’abri à tous les animaux qui en ont besoin. Les vieux arbres protègent la vie.

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Des arbres, et aussi…

La forêt libre est le royaume des grands arbres, mais une multitude d’autres plantes y prospèrent également. Des lianes s’appuient sur les troncs et poussent jusqu’à la lumière, comme la clématite et le lierre. Des arbustes comme le sureau à baies rouge, le fusain, le houx et le noisetier, poussent là où l’ombre est légère. Le sol est tapissé de mousses, fougères, plantes à bulbes ainsi que de quelques buissons comme les myrtilles. A la fin du printemps, les digitales éclairent le sous-bois de rose vif avec leurs longues tiges fleuries.

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La forêt libre est aussi le royaume des animaux, petits et gros

Mammifères, oiseaux, reptiles, batraciens, insectes, herbivores, omnivores ou carnivores : la forêt a besoin de tous ces animaux pour être en bonne santé. Chacun a sa place et un équilibre s’établit entre eux. Les herbivores comme le cerf et le chevreuil broutent les végétaux.  Le bison d’Europe quant à lui est un débroussailleur du sous-bois hors-pair. Les ours se nourrissent de tout. Les prédateurs comme le lynx et le loup régulent la quantité d’herbivores.

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L’humus, le sol et le ‘sous-sol’

L’humus est la couche supérieure du sol, issue de la décomposition des feuilles, bois, racines, fruits, graines, déjections animales et animaux morts, sous l’action des décomposeurs. Dans une forêt libre, l’humus est épais et spongieux. Il permet à l’eau de pluie de s’infiltrer dans la terre sans ruisseler et il garde le sol humide, abreuvant les racines des plantes et les nappes d’eau souterraine. Le sol, dans lequel les plantes s’enracinent et puisent eau et minéraux, se mélange petit à petit à l’humus. En-dessous, la roche se casse et s’effrite sous l’effet de l’eau et des racines qui se glissent dans les fissures rocheuses. Au fil du temps, la roche se mêle au sol.
La vie est foisonnante sous nos pieds ! Plus la forêt est laissée libre longtemps, plus la vie fourmille et plus il y a d’interactions entre tous ces êtres vivants. Le mycélium (filaments souterrains) des champignons se répand dans le sol de la forêt et s’unit aux racines des arbres pour échanger des substances nutritives et des informations utiles au bon fonctionnement de la forêt. Là encore, la vie est à son maximum !

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La forêt libre est une fontaine à eau...

La vapeur d’eau dégagée par les arbres et le sol humide s’accumule en nuages qui retombent en pluie. Les ruisseaux grossissent et les nappes d’eau souterraine se remplissent.

Dans la forêt libre, tout est propice à l’humidité : le sous-bois ombragé sous les cimes rapprochées, le bois mort qui s’imbibe d’eau, l’humus toujours humide , sans oublier les castors qui en faisant des barrages de branchages sur les cours d’eau, favorisent les zones inondées et contribuent à réduire le ruissellement quand il pleut.

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Usine à capture du gaz carbonique

La forêt naturelle est une véritable ‘usine’ à capture du gaz carbonique et donc à stockage du carbone ! Par une réaction chimique naturelle qu’on appelle la photosynthèse, les plantes construisent leur matière à partir du gaz carbonique qu’elles capturent dans l’air et libèrent de l’oxygène et de la vapeur d’eau. Cette capture du gaz carbonique, qui est un gaz à effet de serre, joue un rôle clé pour la vie sur terre car elle atténue le réchauffement climatique.
L’effet de serre ? C’est un processus naturel qui régule la température de la terre grâce aux gaz à effet de serre qui sont dans l’atmosphère et laissent entrer le rayonnement solaire puis en retiennent une partie. Mais lorsqu’il y a trop de gaz à effets de serre émis par les humains (transports, usines, élevage, combustion des combustibles fossiles, etc), la température de la terre augmente : c’est le changement climatique. En utilisant le gaz carbonique qui est dans l’atmosphère, les forêts contribuent donc à atténuer le changement climatique.
La forêt libre, un puits de carbone ? Oui, car le carbone qui provient du gaz carbonique demeure dans les troncs, branches, racines. Quand l’arbre meurt, le carbone reste dans le sol. Le sol d’une forêt naturelle et ancienne contient du carbone en abondance.

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Et maintenant… promenons-nous dans la forêt !

Pénétrons à pas de loup dans cette forêt libre, les sens aux aguets, sans faire de bruit… La forêt nous accueille. Elle est chez elle. Ouvrons grand nos yeux pour découvrir tous ses trésors. »

Texte : Rozenn Torquebiau
Illustration : Ursula Caruel – Forest Art Project