Le mot « mousse » vous évoque un jeune marin, l’écume, la bière, une isolation thermique ? Cet article va plutôt vous parler de celle qui pousse… là où les pierres ne roulent pas !
En Provence, la tradition veut que l’on donne pour décor à la crèche de Noël et ses santons un tapis de mousse fraîchement ramassée dans la colline. Quand le rituel se pratique encore, c’est à peu près le seul contact qu’ont les urbains contemporains avec ces plantes, apparues sur terre il y a des millions d’années.
L’humanité les côtoie sur tous les continents et dans une infinité de climats, et pourtant, ces plantes sont aussi discrètes que méconnues. L’article que Wikipédia consacre à la bryologie, branche de la botanique portant sur les mousses*, mentionne qu’elles ont longtemps été « peu étudiées compte tenu de leur petitesse, de leur organe reproducteur non visible et du peu d’avantages que l’Homme arrive à en tirer ».
Pourquoi faudrait-il en tirer des avantages ? Sans creuser cette question fondamentale, mais qui nous amènerait loin des mousses, suivons quelques bryologues dans leur passion, car depuis Dillenius et son Historia Muscorum, parue au XVIIIe siècle, ils sont tout de même un certain nombre. Et quand ils en parlent, c’est avec des étoiles dans les yeux. Il y a de bonnes raisons pour cela !
Sexualité atypique et taxonomie : un portrait en creux des mousses
Nils Peronnet**, naturaliste, aime à les décrire « d’abord par ce qu’elles ne sont pas ». Sur l’arbre de l’évolution, elles divergent radicalement des lichens, par exemple, qui sont sur la branche « champignons ». Les mousses sont des plantes, et comme telles dotées de chlorophylle, pigment avec lequel elles pratiquent la photosynthèse, qui leur permet de convertir l’énergie lumineuse en énergie vitale.

Elles ne sont pas non plus des parasites, même si certaines poussent, outre les rochers et sols forestiers, sur les troncs. Mais, à l’instar du lierre, elles ne pompent aucunement la sève des arbres. « Contrairement aux plantes à fleurs, les mousses ne possèdent pas de véritables racines, écrivent dans cet article Émeric Sulmont, garde-moniteur du Parc national des Cévennes, et Julie-Anne Burkhart du conservatoire botanique national méditerranéen. Elles sont ancrées dans le support au moyen de filaments vivants, les rhizoïdes. Elles profitent donc de la pluie, du ruissellement et des brouillards pour absorber par toute la surface de la plante les éléments minéraux. »


Une de leurs caractéristiques les plus déroutantes concerne la reproduction. Elle peut être sexuée et asexuée, révèle Nils Peronnet. « Autre chose que les mousses n’ont pas : les fleurs (donc pas de fruits non plus) ! Pas besoin d’attirer les insectes pour la fécondation, c’est grâce à l’eau que les gamètes se rencontrent pour donner naissance au sporophyte. Voilà pourquoi la mousse aime tant l’humidité. » En plus de la reproduction dite sexuée, elles peuvent se cloner en donnant vie à des fragments de leurs tiges ou feuilles. Une reproduction dite asexuée ou végétative, un peu comme une bouture. Ce qui permet, incidemment, de réaliser des fresques végétales constituées de mousses broyées et appliquées sur un mur, qui reprennent ensuite vie selon la forme dessinée.

Des plantes « bio-indicatrices », éponges à pollution
Dans un registre moins poétique, grâce à elles, nous dit cet article de l’ONF, « les spécialistes en bryologie récoltent des informations sur la pollution d’un milieu forestier, mais également de la qualité de son air et de son eau. En effet, les mousses absorbent la quasi-totalité des composants de l’air, permettant d’étudier les pollutions sur des temps longs et à de larges échelles. C’est ce qu’on appelle la bioaccumulation. »
Pour quelle raison ? Parce que, explique Nils Peronnet, contrairement aux arbres, dont les racines plongent profondément dans la terre, les fameux rhizoïdes des mousses ne sont pas reliés au sol. « Si un arbre est malade, on ne sait pas si c’est le sol qui est contaminé, ou si son état est dû à la pollution atmosphérique. » L’analyse des mousses permet donc d’affiner le diagnostic.
Elles sont également d’excellents indicateurs de l’ancienneté et de la maturité des milieux. En forêt, bien-sûr, mais aussi dans les zones humides. Ainsi de la sphaigne, plante emblématique des tourbières, avec ses étonnantes caractéristiques : elle meurt vers le bas, et grandit vers le haut, sur des profondeurs considérables. « Jusqu’à des dizaines de mètres, s’enthousiasme Nils Peronnet : pour les scientifiques, c’est génial, car cela permet de remonter loin dans le temps et de comprendre l’évolution du climat. » Par contre, alerte-t-il, la sphaigne est une ressource non renouvelable : elle grandit de quelques centimètres par siècle seulement. « C’est la tête qui est vivante ! Si on l’abîme, c’est cuit. »
« Terreau de vie », avec une micro-biodiversité très riche
Il en existe de très nombreuses variétés, aux diverses nuances de vert, bien-sûr, mais parfois teintées de rouge, violet, jaune… En une journée d’inventaire réalisé en mai 2024 pour un Atlas de la Biodiversité Communale, dans un seul ravin Cévenol, 108 espèces étaient recensées !


Quatorze sont protégées sur le territoire national, dont (on appréciera leurs magnifiques noms) la buxbaumie verte (Buxbaumia viridis), qui aime les souches ou bois morts de conifères couchés au sol, le dicrane vert(Dicranum viride), compagnon des hêtres et des charmes, l’hypnebrillante(Hamatocaulis vernicosus), toujours les pieds dans l’eau, ou la rare grimaldie rupestre (Mannia triandra).
« Les mousses couvrent, sur Terre, une surface de près de 9,4 millions de kilomètres carrés, soit la taille du Canada ou de la Chine », si l’on en croit une étude parue dans la revue Nature Geoscience. Elles sont partout, y compris dans des zones désertiques, lorsqu’il fait très froid ou très chaud. Et quand on les observe à la loupe, quel fourmillement de vie elles abritent ! « C’est un microcosme immense. Tout un monde minuscule dépend d’elles, sourit Nils Peronnet, dont le tardigrade, très résistant, comme elle. »
Ces animaux mesurant moins de 1 mm, surnommés « oursons d’eau », ont en effet l’un des organismes les plus robustes du monde, de par leur capacité à fonctionner au ralenti en cas de conditions de vie hostiles. Idem pour les mousses, avec leur potentiel de reviviscence : après une période de sécheresse, si l’eau revient, certaines espèces reprennent leur croissance comme si de rien n’était. « Les naturalistes l’observent dans leurs herbiers : on les réhydrate après des dizaines d’années, et elles repartent ! » Un atout capital en cette période de réchauffement climatique accéléré. D’autant qu’elles ont une grande capacité, telles des éponges, à retenir l’eau et à la restituer.
Les services écosystémiques des mousses
La mousse est généreuse : si un oiseau forestier comme le Troglodyte mignon en collecte pour tapisser son nid, auquel elle assure la protection de ses propriétés anti-fongiques, elle rend aussi, discrètement, d’inestimables services au vivant tout entier. Pour l’expert en dégradation des milieux écologiques David Eldridge et ses collègues, auteurs de l’étude sus-mentionnée, il est urgent de les protéger des activités humaines destructrices.
« En favorisant la circulation des nutriments, en décomposant la matière organique ou encore en préservant les populations microbiennes des sols, elles contribuent au bon fonctionnement et au maintien des écosystèmes, ainsi qu’au captage de dioxyde de carbone dans les sols.(…) À l’échelle mondiale, elles peuvent absorber 6,4 milliards de tonnes de dioxyde de carbone de plus, comparé aux sols nus. »
Dans les zones naturelles et urbaines gravement dégradées, avec leurs propriétés filtrantes et absorbantes, elles contribuent à la régénération des sols. Leurs feuilles et leurs tiges retiennent efficacement métaux lourds, nitrates, molécules chimiques présentes dans l’eau, particules fines circulant dans l’air, gaz toxiques comme le dioxyde d’azote ou le dioxyde de soufre…



Survivre avec « bryo »
Des biologistes comme Yoan Coudert*** étudient leur originalité évolutive et les secrets de leur robustesse. « C’est une des grandes questions qui intéressent aujourd’hui la recherche, la façon dont elles se sont diversifiées sur la planète, quand et comment sont apparues les « grandes innovations », leur résistance aux différents stress, thermiques, ultraviolets, déshydratation, etc. » En émergeant de l’eau douce, il y a 500 millions d’années, ces descendantes d’algues ont par exemple développé une carapace transparente, le cuticule, qui maintient l’hydratation, et les protège des éléments pathogènes ou du rayonnement électromagnétique. « Le séquençage du génome permet de comprendre comment le processus de tolérance au milieu terrestre pour y survivre s’est mis en place. Comment ces caractéristiques vont permettre aux plantes de tolérer le changement climatique, on n’y est pas encore ! »
Une chose est sûre, nous n’avons pas fini d’en apprendre sur les bryophytes. Si certains de leurs attributs se sont constitués à l’échelle très longue du vivant, elles sont aussi capables d’une vélocité inédite. Comme le montre cet article récent, Pseudoscleropodium purum, originaire d’Europe et connue sous le nom de « mousse des jardiniers », introduite accidentellement à La Réunion dans les années 1960, est désormais capable d’y coloniser les troncs d’arbres, en mode invasif.
Voilà qui invite à cesser de sous-estimer les mousses !
Gaëlle Cloarec, le 21 janvier 2026
(Avec un grand merci à Nils Peronnet pour la transmission de ses jeux de mots, qui parsèment l’article)
* de bryo,mousse en grec, et phytos qui signifie plante
** membre de la Bulle jeunesse de l’association
*** Laboratoire reproduction et développement des plantes (CNRS | ENS Lyon | INRAE | UCBL | INRIA)
Pour aller plus loin :
Éloge des mousses
Olivier Liron
éditions Rivages, 18 €
Avant les fleurs
Yoan Coudert
éditions du CNRS (à paraître en avril 2026)
Sur la naissance des bryophytes, il y a 500 millions d’années, à partir des algues sorties des eaux pour croître en terres émergées : https://www.cnrs.fr/fr/presse/du-champignon-aux-plantes-un-transfert-de-gene-vieux-de-500-millions-dannees-lorigine-de-nos
Sur le suivi des pollutions en milieu rural et forestier : le dispositif de Biosurveillance des Retombées Atmosphériques Métalliques par les Mousses (BRAMM) : https://www.patrinat.fr/fr/biosurveillance-des-retombees-atmospheriques-metalliques-par-les-mousses-bramm-6071

