Entre désert et forêt

jean luc chotte © ird evelyn tetaert philippe houssin ird 065094 md

Entretien avec Jean-Luc Chotte, tout juste descendu de l’avion qui le ramenait de la Côte d’Ivoire. Chercheur à l’Institut de recherche pour le développement, il y assistait à la 15e Conférence des parties (COP) de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification, en tant que président du Comité Scientifique Français de la Désertification. La Cop15, qui s’est tenue à Abidjan du 9 au 20 mai 2022, a notamment évoqué l’évolution du projet de Grande Muraille Verte, en tenant compte des besoins des populations.

Photo ci-contre : Jean-Luc Chotte © IRD – Evelyn Tetaert – Philippe Houssin

Vous revenez tout juste de la Conférence des parties, qui a rassemblé 196 États, amenés à se prononcer sur la lutte contre la désertification et la dégradation des terres. Qu’en retenez-vous ?

Premier ressenti : il y avait du monde, des échanges très intéressants. On voit que tous les acteurs présents sont fortement impliqués dans les actions de terrain. On pouvait s’interroger sur ce qu’il allait se passer, en cette période un peu compliquée, avec la pandémie et la situation globale tendue. Mais mon bilan personnel, à travers les échanges formels et informels auxquels j’ai pu assister, dans différentes sphères, la société civile, la recherche ou les représentants des États, est positif. Nous étions cinq membres du Comité scientifique, constitué pour accompagner la délégation politique française, et nous avons tous la même analyse*.

Le grand public est peu informé des relations entre désertification et forêt, pourriez-vous en décrire les enjeux principaux ?

Cette Cop est moins médiatisée, en effet. Pour la Cop Climat, c’est très facile de comprendre « il faut éviter le réchauffement de + de 2°C par rapport à l’ère pré-industrielle », ou, pour la biodiversité, « on va protéger 30 % des terres ». Les États estiment qu’il y a actuellement entre 20 et 40 % de terres dégradées à l’échelle mondiale. À Abidjan s’est dessiné l’objectif d’en restaurer un milliard d’hectares d’ici 2030. Cela implique d’y mettre les moyens. L’argent nécessaire pour mettre en place des actions durables ne pourra pas venir que des financements publics. Il va falloir mieux impliquer les ressources privées.

Les sols produisent de la biomasse dont une partie est utilisée pour nourrir l’humanité et les animaux qui répondent à ses besoins alimentaires. L’enjeu principal est de savoir comment nourrir une population croissante sans avoir à déforester ni surexploiter les terres, les deux causes principales de leur dégradation et de la désertification. Le reste est lié : la qualité de l’eau, la lutte contre la pauvreté, la justice sociale, le stockage de CO2…

La meilleure façon de gérer cette complexité, que les scientifiques appellent nœuds ou nexus, se fait à l’échelle d’un territoire, en prenant soin de répondre aux besoins des populations locales. Il faut veiller à ne pas :

  • libérer le carbone,
  • réduire la biomasse,
  • la productivité primaire.

Si l’un de ces trois indicateurs diminue par rapport à une action mise en place, elle est à remettre en question. On peut très bien y arriver. Éviter le gaspillage, pratiquer l’agroécologie, qui sur des mêmes surfaces, permet de produire plus, sans déforester, sans impact négatif sur l’environnement.

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Agroécologie au Sénégal © IRD – Tiphaine Chevallier

Agroécologie, « agrosylvopastoralisme »… Pensez-vous qu’il soit possible, avec des pratiques de ce type, de préserver à la fois les populations et l’équilibre des écosystèmes ?

Ce besoin est beaucoup porté par les organisations de la société civile, à l’échelle internationale. Il y a toujours à la Cop désertification un dialogue ouvert, dont le thème et l’agenda leur est confié. Cette année, toutes ces organisations ont souhaité, devant les États, défendre l’approche agroécologique. Je ne dis pas que nous sommes au terme, mais un bout de chemin a été parcouru.

Par exemple, la parole a été donnée aux acteurs de terrain dans la zone des trois frontières -Mali, Niger et Burkina Faso-, pour qu’ils expliquent ce qu’ils font en matière de Grande muraille verte, contre la désertification dans un secteur où l’insécurité est importante. J’ai trouvé ça particulièrement pertinent.

L’agroécologie a plusieurs origines. En Amérique latine, elle émane d’un mouvement social, de petits paysans, soucieux de la terre. C’est aussi, de mon point de vue de chercheur, pouvoir, en connaissant les processus biologiques, proposer des pratiques et des transitions qui valorisent mieux les ressources naturelles, permettent de diminuer les engrais. Par exemple, aujourd’hui on est capable de récupérer l’azote de l’air au moyen de plantes spécifiques, qui le captent avec des nodules sur leurs racines ; cela encourage la diminution des apports en azote. Les associer avec des céréales est efficace, car ces dernières deviennent alors capable de puiser plus de phosphore dans le sol. L’agroécologie peut servir à réenchanter le monde agricole en Afrique. Il faut que les jeunes s’y investissent.

Un jeune garçon se tient devant des arbres de différentes tailles qui forment un continuum végétal
Une agroforêt à café, Ethiopie © IRD – Geneviève Michon

La Grande muraille verte a été au cœur des négociations. Où en est-on ?

Ça avance. Une journée lui a été totalement consacrée à Abidjan. J’étais à la Cop14, à New Delhi il y a trois ans, on n’en avait pas du tout parlé de cette façon là. J’étais aussi présent l’an dernier à la Cop Climat à Glasgow : elle a également accueilli un événement sur la Grande muraille verte. Le One Planet Summit a permis d’accélérer le bilan, qui montre un manque de coordination, puis de mettre les bailleurs autour d’une même table, la société civile et la recherche dans la boucle.

On pouvait se demander, à la lecture du rapport, ce qu’était réellement ce projet. Il mentionnait trois indicateurs : stocker du carbone, restaurer les terres, créer des emplois « verts ». Or il s’agit de beaucoup plus que cela ! C’est de la sécurité alimentaire, du bien-être, des revenus, la question de l’eau… Cela ouvre la réflexion pour trouver de meilleurs critères, qui permettront de dire, dans trois ou cinq ans, nous y sommes ou nous n’y sommes pas. En tant que chercheur, je trouve que c’est une avancée très intéressante de connaître à l’avance les indicateurs, déterminés avec les acteurs de terrain. Les ONG ont des actions partout, au Mali, au Sénégal, au Burkina Faso…

On ne va pas planter des arbres sur une bande de 8 000 kilomètres de long et 15 de large, de Dakar à Djibouti. L’arbre joue un rôle important, mais il ne s’agit pas de faire une haie.

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Association d’arbres et de cultures vivrières en Afrique sahélienne © IRD – Josiane Seghieri

La restauration des terres passe par l’arbre, bien sûr, mais aussi l’agropastoralisme, des cultures associées, quand c’est possible.

Plutôt sous forme de petits ronds, des patchworks, là où c’est utile, jusqu’à couvrir toute la zone. Les besoins des populations ne sont nécessairement pas les mêmes au Niger ou dans le Nord de l’Éthiopie. La faune sauvage dans ces régions-là est aussi prise en compte, il s’agit d’une approche globale. On ne va pas remplacer les animaux pour mettre des arbres à gomme !

Le chaos climatique s’intensifie. Les démarches de régénération naturelle des écosystèmes forestiers en sont-elles impactées ?

Ça bouscule pas mal les choses. Quand on regarde les projections climatiques dans la bande Ouest du Sahel, on voit bien que le réchauffement va avoir un impact important sur les températures, la pluviométrie, les épisodes extrêmes. C’est un facteur primordial à anticiper. Les chercheurs travaillent sur des portails d’alerte précoce des sécheresses, pour, par exemple, suggérer aux agriculteurs de différer leurs semis. Avoir des réseaux d’information est crucial. Dans mes interventions, j’ai insisté sur l’importance de mettre en place des scénarios, avec des échelles d’actions assez fines, permettant de prendre des décisions au cas par cas, de manière évolutive. Car si une pratique a des effets positifs aujourd’hui, peut-être que dans cinq ans avec le changement climatique, elle n’en aura plus.

Vous êtes chercheur à l’Institut de Recherche pour le développement (IRD). L’institut vient de publier un communiqué de presse concernant l’impact délétère du changement climatique sur les forêts tropicales humides existantes**. Est-ce que le phénomène, conjugué à la déforestation en Amazonie, en Afrique ou en Indonésie est en train d’amplifier la désertification sur Terre ?

La désertification est un mot piégeux. Ce n’est pas l’avancée du désert. La dégradation des terres est due à une mauvaise utilisation des sols par l’activité humaine, qui entraîne une perte de biodiversité et de productivité. Dans les régions arides, semi-arides ou sèches, avec des pluviométries de 300 à 600 mm, on parle de désertification. C’est la même chose, mais dans des secteurs climatiques spécifiques. Au Sahel, autour de 400 mm, on est dans cette zone là. Dans certaines régions d’Espagne, aussi.

Comment est-ce que l’on suit la dégradation des terres ? Les membres de la convention sont tombés d’accord pour mesurer le stock de carbone dans les sols, la couverture végétale, et la productivité primaire. Plus il y a de biomasse dans la partie aérienne, plus il y a de carbone dans le sol, meilleure est la biodiversité : la santé globale des écosystèmes est améliorée. Les terres cultivées ne sont pas à ce niveau de fertilité.

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Une agroforêt à café, Ethiopie © IRD – Geneviève Michon

Quand il y a moins de forêts, le taux de carbone stocké diminue, les sols se dégradent.

Si la forêt est en zone aride, les sols se désertifient. C’est ce qu’il est en train de se passer.

Pensez-vous que les pouvoirs publics, dans les pays du nord comme ceux du sud, commencent à s’emparer de ces questions à la hauteur des enjeux ?

Bien évidemment, il faut aller plus vite. Bien sûr qu’on peut être déprimé en voyant l’accélération de la montée des températures. Mais on a tout en mains. On compare souvent la Convention désertification avec les autres. Elle est un peu petite, presque invisible. Alors que ce devrait être quasiment l’inverse. Les sols fournissent de la nourriture aux populations, pompent le CO2 de l’atmosphère.

On n’atteindra pas la neutralité carbone tant attendue sans tenir compte des terres.

Les États ne sont pas dans la bonne trajectoire d’émissions en matière climatique. C’est pourquoi la Grande muraille verte est un formidable projet.

Tout ce que l’on vient de dire a du sens, alors allons-y ! Il faut avancer.

Propos recueillis par Gaëlle Cloarec
Le 20 mai 2022

* Le bilan définitif de la Cop15, au terme des négociations, est plutôt en demi-teinte. Pour aller plus loin, deux articles qui en font état :
https://www.rfi.fr/fr/environnement/20220521-cop-15-%C3%A0-abidjan-un-bilan-mitig%C3%A9-et-pas-d-avanc%C3%A9e-sur-la-lutte-contre-la-d%C3%A9sertification
https://www.liberation.fr/environnement/la-cop15-pour-lutter-contre-la-desertification-accouche-de-decisions-peu-ambitieuses-20220521_R4OYZMGWCZFSZLXHI6FYZTUQOQ/

** https://lemag.ird.fr/fr/le-rechauffement-mine-la-longevite-des-arbres-tropicaux

Photo de couverture : Système agroforestier à Bokito, Cameroun. © IRD – Tiphaine Chevallier


Pour aller plus loin :

Exemple concret de Régénération Naturelle Assistée au Niger, à partir des souches existantes que l’on laisse repousser. Une méthode nettement plus efficace que les plantations : https://www.adaa-ase.com/documents/regeneration-naturelle-assistee.pdf

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