Quel regard porte le grand public sur les espaces en libre évolution, où les activités extractives ou intrusives sont proscrites ? D’après une étude de l’association Forêt & Naturalité, il est bien plus favorable qu’on aurait pu le penser.
Cet été, les canicules s’enchaînent les unes aux autres. La forêt souffre. Les arbres reviennent à la Une des médias sous l’angle des incendies, mais très souvent il ne s’agit que d’une préoccupation ponctuelle, un sujet chassant l’autre dans l’actualité. Pourtant, les citoyennes et citoyens, frappés désormais dans leur vie quotidienne par les effets du changement climatique, se montrent de plus en plus concernés. Ils prennent conscience que les humains font partie d’un réseau d’interdépendances à l’équilibre menacé, et que les arbres participent grandement de cet équilibre, notamment par leurs effets sur le cycle de l’eau.

Même si, en France, la notion de libre évolution n’est pas encore très connue, elle commence à intéresser au delà des cercles naturalistes. Les scientifiques l’ont démontré, si elle n’est pas la seule, c’est l’une des meilleures solutions pour retrouver des écosystèmes en bonne santé : un moyen efficace de limiter l’extermination de la biodiversité, et d’atténuer le dérèglement climatique en captant d’immenses quantités de carbone.
La libre évolution, de quoi s’agit-il ?
Dans un document sur ce sujet publié en 2023 par l’UICN, on trouve la définition suivante :
« Au sens strict, un espace en libre évolution est un lieu où la nature s’exprime de façon spontanée sans activité humaine extractive (carrières, coupes de bois, pastoralisme, chasse, pêche, cueillette, etc.) ou intrusive (activités de pleine nature) ».
La plaquette précise qu’il ne s’agit pas d’une mise sous cloche, mais au contraire de renforcer les capacités de résilience et d’évolution des milieux, avec une gradation possible entre les espaces où elle est totale, et ceux qui lui laissent une place sans qu’elle soit généralisée. Elle peut être mise en place dans des secteurs à très forte naturalité, comme dans des endroits déjà très dégradés ou artificialisés.
Son principe est l’un des plus difficiles à appliquer dans nos sociétés qui valorisent le contrôle : laisser faire. Donner de la place à l’élan vital des milieux, qui spontanément tendent vers un équilibre dynamique foisonnant. Comme l’écrivait la philosophe Virginie Maris dans le numéro 73 de La Revue Forestière, consacré aux forêts en libre évolution, c’est le « paradoxe de notre rapport au monde sauvage : nous avons besoin de lui mais il ne se porte jamais mieux que lorsque nous nous tenons à distance ».
Le lâcher-prise qu’implique la libre évolution, le rewilding ou le ré-ensauvagement, lit-on dans la même revue sous la plume de Christian Barthod, François Sarrazin, Raphaël Larrère et Jean-Luc Dupouey, « suscite souvent interrogations, suspicions et même opposition, d’autant plus que le terme laisse sous-entendre, dans la bouche de certains de ses militants, de vastes territoires complètement vidés de toute présence humaine, et renvoie, implicitement ou explicitement, à l’opposition entre nature et culture ». Alors que pour aboutir et surtout perdurer, tout projet de ce type ne pourra se faire que par le terrain, avec une forte dimension culturelle, sociétale et éthique, dans un cadre réellement démocratique.
À rebours de l’hybris
En matière de pratiques et de politiques écologiques, nous sommes sujets à des dissonances cognitives, comme le remarque le chercheur Samuel Depraz, qui travaille au croisement de la psychologie sociale, de la géographie et de la philosophie de l’environnement. Dans le Bulletin Oeconomia Humana, il observe que si les impératifs moraux concernant le vol ou le meurtre parviennent à être très majoritairement respectés,
« l’impératif écologique fait, quant à lui, l’objet de renoncements quotidiens de la part de l’essentiel des sociétés développées, lesquelles savent pourtant parfaitement bien que leurs modes de vie excèdent en continu les limites planétaires et qu’il convient de changer cela – mais sans succès ».
Nous savons que nous devrions desserrer la pression sur le monde sauvage, mais il n’y a aucune incitation sérieuse à s’auto-limiter, puisque “d’autres font pire”, et que les sphères économiques et le monde politique freinent des quatre fers. « La contrainte environnementale, écrit Samuel Depraz, renvoie à l’austérité, au manque, mais aussi à l’ordure, au déchet et à la mort. Elle est contraire à l’hybris (consommer sans mesure), un comportement jubilatoire profondément ancré dans l’esprit développementaliste de la culture occidentale, tandis que la transition écologique nous rappelle au contraire à notre condition animale et notre finitude ».

Au delà des préjugés, une opinion publique déjà prête au changement
Non seulement la libre évolution n’est pas assez connue par rapports aux énormes atouts qu’elle représente, mais quand elle l’est, elle souffre donc de préjugés. Aussi il est intéressant de faire un pas de côté, chez nos voisins Wallons, qui se sont posé des questions sur la perception qu’a la population de la libre évolution. L’association Forêt & Naturalité a publié récemment une étude aux résultats aussi surprenants qu’encourageants, réalisée en collaboration avec l’université de Liège.
Sébastien Carbonnelle, fondateur de l’association, présentait l’enquête le 25 juin dernier, lors d’un webinaire intitulé Qui a peur de la libre évolution ?. Réalisée auprès du grand public et de parties prenantes de la forêt – administration, associations de conservation de la nature, filière bois, fédérations d’usagers, propriétaires, gestionnaires, chasseurs, etc. -, elle visait à analyser finement les questions que soulèverait une politique publique plus respectueuse des écosystèmes forestiers. Selon lui, l’étude est généralisable à toute l’Europe de l’Ouest, particulièrement en France, dont le contexte est assez similaire à celui de la Belgique. Le chiffre marquant (notamment pour les journalistes, qui ont assuré une bonne couverture médiatique à sa sortie, en la considérant « comme un thème sociétal important ») est que 76 % des Wallons interrogés sont en faveur de plus de forêts protégées en libre évolution.
« La nature sauvage, se réjouit Sébastien Carbonnelle, « est un sujet qui émerge de plus en plus, assez bien compris du grand public, qui souhaite lui laisser une plus grande place et pouvoir s’y reconnecter ». Quant à savoir combien d’espace il faudrait protéger plus strictement, le pourcentage diffère dans les réponses, mais moins qu’on ne pourrait s’y attendre. 20 % fait consensus chez les scientifiques, ce qui permettrait de protéger la biodiversité et de maintenir ses fonctions de régulation. 50 % pour une moitié du panel grand public. Et 10 % pour une moitié des parties prenantes des espaces forestiers. « De là à l’accepter sur sa propriété ou dans sa municipalité, il y a encore un pas, mais l’acceptabilité est plutôt bonne ! »
Robustesse et régénération
Récemment la commune de Die dans la Drôme, en partenariat avec Rewilding France, a mis en place une ORE (Obligation Réelle Environnementale), pour appliquer une sylviculture douce, renforcer le renouvellement de la forêt, favoriser des essences variées afin d’accroître la diversité des peuplements, et mettre en place des zones de libre évolution : 30 % de la surface totale de la forêt sera laissée à la nature. Une mesure historique, d’autant plus cruciale que de terribles incendies ont frappé le Diois en ce début d’été. Rappelons que la densité du couvert forestier et le bois mort contribuent à maintenir une humidité relative dans les forêts qui maturent naturellement, et que la diversité des diamètres d’arbres et des strates de canopée y casse la force du vent, ce qui constitue d’importants atouts contre les feux.
Espérons que bien d’autres municipalités suivront l’exemple de Die. Au moment où la fréquence et l’intensité des incendies augmente avec les intenses sécheresses provoquées par le changement climatique, se pose la question de la régénération. Si les feux ne se succèdent pas de manière trop rapide, la forêt est capable de résilience. Les grands espaces en libre évolution, écrit Annick Schnitzler, professeure honoraire d’écologie forestière à l’Université de Lorraine, membre de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire, « déploient des solutions pour faire face au réchauffement climatique, notamment dans leur capacité à opérer une sélection des espèces les plus aptes à s’y plaire ».

En avant vers un futur vivable
Pour conclure cet article, nous ne résistons pas au plaisir de citer le géographe Perrin Remonté, auteur d’une magnifique carte de la France de la libre évolution, parue dans l’ouvrage Les Utopiennes, paru aux éditions de La Mer Salée. Elle représente le pays tel qu’il pourrait être en 2044, si à la suite d’un texte législatif européen, de “Grandes Lois sur les Zones de Libre Évolution” étaient appliquées au territoire. Dans une interview parue sur le site de l’Amcsti, il explique que la cartographie « a le pouvoir de représenter en un coup d’œil un territoire et ses milliers, millions, milliards d’habitant·es, une somme de lieux et d’histoires. Donc, un récit déjà écrit par le temps et l’espace qu’on ne fait que reproduire visuellement. En revanche, elle peut aussi faire cela pour le futur, par les mêmes procédés visuels, graphiques, narratifs… Et on arrive alors à un récit fort, inspirant qui propose un futur presque déjà advenu. La carte propose à ce moment un certain idéal et il ne reste plus qu’à se mettre en route pour le trouver ».

Voilà qui stimule l’inspiration !
Son point de vue rejoint les conclusions de l’étude de Forêt & Naturalité : pour pouvoir se projeter vers un futur vivable, il va falloir construire un cadre réglementaire efficace, lisible, légitime et réaliste, qui laisse sa place à la nature sauvage, sans laquelle nous ne saurions exister.
Gaëlle Cloarec, le 17 juillet 2026
Pour aller plus loin :
- Redifusion du webinaire Qui a peur de la libre évolution ? sur YouTube : https://www.youtube.com/watch?v=BYP9yqugoew
- Lien vers l’étude présentée par Sébastien Carbonelle : https://foret-naturalite.be/ressources/dossiers/la-libre-evolution/
- Plaquette Libre évolution éditée en décembre 2023 par le Comité français de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature : https://uicn.fr/wp-content/uploads/2024/01/plaquette.libre-evolution-web.pdf
- Manifeste du Muséum. La nature à ses justes valeurs – Éditions du Muséum National d’Histoire Naturelle – Ouvrage collectif, coordonné par Frédérique Chlous (MNHN) et Jane Lecomte (MNHN), 2025


