L’articulation de la question démocratique et de l’écologie est un enjeu brûlant de notre siècle ; la façon dont nous considérons nos forêts en est un point nodal.
Comment les enjeux de protection des écosystèmes, lutte contre le changement climatique et justice environnementale s’abordent-ils sous l’angle de la démocratie ?
« Écologie et démocratie vont de pair, si par démocratie on entend tous les dispositifs qui encouragent l’expérience personnelle, car le citoyen au sens fort participe activement à la création de ses propres conditions d’existence. Il transforme le monde en le préservant. »
Voilà ce que nous disait en 2022 Joëlle Zask, philosophe qui s’est beaucoup intéressée aux formes démocratiques, aux forêts et aux méga-feux. Et de préciser :
« Entendons-nous bien : la démocratie est assez abîmée ; je fais allusion à ses intuitions fondatrices. » À savoir,« l’aspect négligé de la vie politique qui consiste pour le citoyen à se gouverner sans un maître, prendre des initiatives, participer activement à la vie publique, à l’identification et à la résolution des problèmes et des intérêts communs, à concourir réellement aux décisions. »
Dans les lignes qui vont suivre, nous différencierons donc bien ces intuitions fondatrices de la démocratie représentative contemporaine, marquée selon la dernière enquête annuelle Fractures françaises par « la défiance et le pessimisme ». Une dégradation due à un état de crise structurelle, comme le détaille cet article de la Direction de l’information légale et administrative (DILA), rattachée aux services du Premier ministre.
Le pouvoir du peuple
La démocratie est une façon particulière de faire système. Il s’agit de donner une cohésion à une société composée de citoyennes et citoyens aux valeurs et intérêts hétéroclites, à travers le débat entre égaux, pour viser un équilibre dans l’intérêt commun. Étymologiquement, le pouvoir appartient au peuple. Dans une démocratie représentative, il le délègue à des représentants élus, le temps de leur mandat.
Or, à mesure que l’urgence écologique durcit, les tensions augmentent dans la population. L’économie de marché, l’énergie, l’industrie, l’agro-industrie, les transports, les loisirs… Nos choix de société polluent, détruisent la biodiversité et changent les conditions climatiques. Ce qui entraîne une colère existentielle profonde et décuple les crispations.
La forêt, avec ses gros enjeux (équilibre du cycle de l’eau, richesse des biotopes, régulation du climat…) est considérée aujourd’hui par certains comme une stricte ressource renouvelable de bois, un espace à détruire au profit de cultures jugées plus lucratives, à exploiter un maximum pour l’énergie ou la construction, quand d’autres veulent au contraire la défendre. C’est un catalyseur.

« À chaque fois que les conditions particulières d’un territoire, qu’elles soient écologiques ou sociales, ont été négligées ou méprisées par l’autorité supérieure, des confrontations ont eu lieu », écrivait Felice Olivesi dans cet épisode de Mémoires des forêts, Conflits, la forêt d’empoigne.
Comment la démocratie représentative réagit-elle aux conflits environnementaux ?
En France, ces dernières années ont vu se multiplier des moments de crise importante autour de conflits environnementaux, comme on l’a vu le 25 mars 2023 à Saint-Soline, sur la question des méga-bassines, avec des dizaines de personnes blessées par des tirs tendus de la police, dont quatre manifestants grièvement touchés. Ou bien lors des luttes contre l’A69, quand le rapporteur des Nations Unies Michel Forst a dû réclamer « une enquête et des sanctions » après des actes des forces de l’ordre qui ont mis en danger les militants perchés dans les arbres.
Sans parler de « conflit », simplement sur le plan du débat public, dans ses formes institutionnelles, la parole citoyenne n’est pas toujours prise en compte dans ses expressions, mêmes massives. Par voie pétitionnaire, par exemple : la loi Duplomb, dénoncée par plus de deux millions de personnes, a bien été censurée par le Conseil constitutionnel, au nom de la Charte de l’environnement, notamment sur les dispositions autorisant la réintroduction de pesticides néonicotinoïdes. Mais le sénateur LR Laurent Duplomb a déposé le 30 janvier dernier une nouvelle proposition de loi pour les réintroduire. Une seconde pétition a dans la foulée été déposée sur le site de l’Assemblée nationale, cependant pour les citoyens inquiets de leur santé et celle des écosystèmes, il y a de quoi être amers.
Injustices environnementales
Rapport après rapport, étude après étude établissent que les personnes les plus pauvres, à l’échelle locale, nationale ou internationale, paient le prix fort des crises écologiques, changement climatique et pollution, alors que ce sont massivement les riches qui en sont responsables. Les habitants des quartiers populaires ont moins accès aux espaces verts, à une nourriture saine, à l’air pur. Dans les pays du Sud, la déforestation est un fléau pour les peuples autochtones ; pourtant, s’ils représentent à peine 5 % de la population mondiale, ils protègent 80 % de la biodiversité de la planète.
En France, l’expression « écologie punitive » est utilisée pour influencer l’opinion, en qualifiant ainsi les tentatives de réguler les nuisances de nos modes de vie, de façon à ce qu’elles soient perçues comme une privation de liberté. Anne Brunner, directrice des études de l’Observatoire des inégalités, estime que « le peuple est un mauvais alibi » utilisé par les puissances politiques et économiques afin de mieux reculer sur les mesures environnementales. « Pour que ces mesures soient acceptables, écrit-elle, il faut qu’elles soient justes et programmées dans le temps long. Taxer les SUV trop lourds, le kérosène des avions et interdire les vols spatiaux d’agrément sont un préalable indispensable. Comment appeler les classes moyennes et populaires à un effort, si les plus riches s’en exonèrent ? »

mobilisation à Lure

mobilisation à Lure

mobilisation à Lure
Démocratie participative : espoirs et limites
Les citoyens demandent plus de démocratie et de diversité dans les instances, une « souveraineté populaire plus directe », indiquent les chercheurs en sciences politiques Monna Mayer et Frédéric Gonthier. Référendums, RIC, tirage au sort… Les outils sont bien théorisés et ne manquent pas ; mais il faut une volonté politique pour les mettre en place. Bien souvent, la seule option offerte aux habitants sur les grands projets d’aménagement de leur territoire est une simple concertation, sans poids sur les décisions prises.
Quant aux enquêtes publiques, elles ne satisfont pas non plus les collectifs de défense de l’environnement. L’impact de la centrale à biomasse de Gardanne (Bouches-du-Rhône), par exemple, devait être mesuré sur les forêts de 16 départements alentour. Mais « le périmètre a été circonscrit à 324 communes seulement sur les 4000 – au moins – concernées par l’approvisionnement », déplore Jean-Luc Debard, de l’association Convergence Écologique Pays de Gardanne ; ce qui implique mathématiquement une sous-évaluation des prélèvements de bois pris en compte par les décisionnaires politiques.
Certaines initiatives intéressantes ont malgré tout vu le jour, comme la Convention citoyenne pour le climat, avec une montée en compétence des personnes tirés au sort. Elles avaient pour mandat au terme de huit mois de travail de définir une série de mesures permettant d’atteindre une baisse d’au moins 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 (par rapport à 1990), dans un esprit de justice sociale. Mais, « Alors que la Convention citoyenne pour le climat avait émis des propositions ambitieuses pour les forêts, l’Exécutif a tout fait pour s’y opposer, en amoindrir la portée et les vider de leur substance », dénonce L’appel pour des forêts vivantes, relayé par nombre de collectifs et d’associations. Idem pour les Cahiers de doléance des Gilets Jaunes : aucune traduction concrète n’en a découlé, alors qu’ils regorgeaient de solutions pour l’écologie.

Initiatives citoyennes
L’écocitoyenneté ne s’arrête pas aux concertations. La France fourmille d’initiatives enthousiasmantes, qui aboutissent parfois à des compromis avec les pouvoirs publics. C’est le cas par exemple sur l’historique site de Notre-Dame-des-Landes, où désormais la forêt de Rohanne est co-gérée par le département de Loire-Atlantique, qui en est le propriétaire, l’Office national des forêts, et l’association Abracadabois, créée par les zadistes. Depuis l’abandon du projet d’aéroport, une filière courte du bois s’y est mise en place : bûcheronnage collectif, débardage à cheval, scierie…

Pour répondre au double objectif d’habiter durablement le territoire et d’accompagner les forêts vers une résilience face au changement climatique, des initiatives juridiques autour du foncier se multiplient. À travers par exemple les Obligations Réelles Environnementales, permettant aux propriétaires de protéger la biodiversité sur leur terrain. L’association Forêts partagées, en soutien à l’émergence et au développement de collectifs citoyens engagés dans une gestion forestière écologique, leur fournit des outils digitaux, des ateliers d’entraide et une mise en réseau. Idem pour le Réseau pour les Initiatives Forestières, très actif, dont les premières rencontres interprofessionnelles auront lieu les 14 et 15 mars à Conques-en-Rouergue (Aveyron). La Charte pour des forêts vivantes, dont il est porteur, invite à les considérer comme un bien commun, non monétisable.
Le monde de la culture se mobilise aussi : à la croisée de l’éducation populaire, des arts et des sciences, des projets tels que le Parlement de la Forêt de Chailluz naissent, dans l’objectif de changer les représentations.

Face au climato-scepticisme, la vigueur démocratique
Sur l’échiquier politique, force est de constater que le climato-scepticisme prospère au sein de la tendance dite « conservatrice », dans l’Amérique de Donald Trump comme en Europe, qui promeut l’extractivisme sans frein, l’exploitation de toutes les ressources naturelles, et le mépris de l’effondrement de la biodiversité.
Que peut la démocratie face à la montée de cette rhétorique mortifère ? Car après tout, « les régimes démocratiques modernes sont eux aussi des sociétés carbonées », ayant embrassé le capitalisme dans ses formes les plus destructrices. Il faut rappeler, explique Laurent Jeanpierre, qui co-dirige Mondes postcapitalistes, ouvrage collectif récemment paru aux éditions La Découverte, que « le capitalisme n’a rien de naturel ; c’est une formation historique, qui a un début et pourra éventuellement avoir une fin ».
Il est donc parfaitement possible de lutter pied à pied pour défendre les formes les plus inventives de la démocratie, dans un souci de justice sociale et environnementale, en s’appuyant sur les ferments déjà présents. À différentes échelles, de la petite parcelle à des territoires entiers.
L’association Francis Hallé pour la forêt primaire considère la concertation comme une base de travail essentielle dans son projet de voir grand en matière de libre évolution, sans renoncer devant ses limites et difficultés.

La forêt, étant comme on l’a vu un catalyseur, à l’instar des océans ou des pôles, offre un terrain favorable à la réflexion, en articulant le local et le systémique, et aux engagements citoyens, pour une mise en pratique directe. La multiplicité des approches (conflits de fonds, inventions de nouvelles pratiques, reconstitution de filières et de réseaux locaux, renouvellement des gouvernances locales, etc…) constituent autant d’expériences dont un nombre croissant de personnes sont friandes de s’emparer, dans des contextes très variables. Une belle preuve de vigueur démocratique !
Gaëlle Cloarec, le 23 février 2026
Photo de couverture : photo de gauche © Jean-Claude Génot – photo de droite © Jessica Buczek


