Le cerf, l’homme, et la forêt des Vosges

Laisser la nature évoluer librement, voilà qui est au coeur du projet de l’association Francis Hallé pour la forêt primaire. Nous publierons régulièrement des articles ou recensions sur ce thème.

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Photo : Eric Gangloff

La présence du grand herbivore pose problème dans un territoire fortement anthropisé ? La cohabitation serait meilleure si l’on s’appuyait sur l’histoire naturelle et humaine du massif vosgien.

En 2016 et 2017, paraissait dans la Revue Forestière Française un article en deux parties intitulé Le cerf : approche écologique et historique dans le massif vosgien. Rédigé par Annik Schnitzler (membre de notre association),  Marie-Stella Duchiron et Gérard Lang, il avait pour objectif de « poser les bases d’une gestion durable du grand gibier et de la forêt dans les montagnes vosgiennes ».

Les trois auteurs espéraient que dans ce territoire montagnard densément occupé par l’homme (60 habitants au kilomètre carré, en moyenne), fortement surexploité, il serait possible d’aborder plus en nuance et profondeur le sujet sensible du cerf. En effet, cette espèce est jugée trop abondante dans les Vosges par les forestiers, qui le considèrent par le biais des « dégâts » (pour la sylviculture intensive qu’ils pratiquent). En revanche, les chasseurs (et de nombreux naturalistes), pour des raisons différentes, souhaitent une présence bien plus importante des grands herbivores, et notamment du cerf. Pour ce faire, les trois auteurs proposaient de s’appuyer sur les données de l’écologie et la paléoécologie, alliées à  une analyse de l’histoire naturelle et humaine des Vosges sur le très long terme. Convaincus que les « propositions de gestion durable n’en seraient que plus robustes », ils se sont donc attachés à retracer l’histoire de l’ongulé depuis le Néolithique.

Portrait de l’animal

Non sans rappeler, au préalable, quelques caractéristiques biologiques du cerf, un animal qui se nourrit d’herbe et d’éléments ligneux, fruits, ronces, jeunes pousses, écorces, feuilles mortes, champignons… La prairie ne lui suffit pas : l’écorçage lui sert de vermifuge et lui évite ennuis gastriques ou troubles de la digestion, et l’aide « à surmonter les troubles digestifs créés par l’excitation, la peur ou autres émotions violentes ». Plus dépendant de la forêt que le chevreuil, il s’adapte bien aux espaces mixtes.

Dans les secteurs peu anthropisés, l’impact des herbivores est limité, alors que dans les milieux forestiers très exploités, d’où les carnivores sont absents, et où existent des densités élevées de grands animaux, il peut être conséquent. Les semis d’arbres que les cerfs affectionnent le plus (notamment le sapin) résistent particulièrement mal à l’abroutissement s’il est trop fréquent, conduisant à la mort des plantes. En fait, les interactions cerf/semis sont bien plus complexes. Ainsi, des semis qui ont résisté à l’abroutissement sont plus solidement ancrés dans les sols par des racines plus profondes, et deviennent des adultes plus aptes à résister aux aléas climatiques, dont les sécheresses. Mais le cerf développe bien d’autres interactions avec l’écosystème, comme la dispersion des graines, la sélection des espèces, la germination. Il limite aussi la densité des tiques. Enfin, avec le chevreuil et le sanglier, il est une proie fréquente pour les grands carnivores, ours, loup et lynx.

Une longue persécution

« Dans les Vosges, la population actuelle de cerfs descend pour l’essentiel de populations d’origine espagnole qui sont remontées vers le nord à la fin de la dernière glaciation il y a 10 000 ans. » Les données archéologiques et historiques, précise l’article, révèlent que la grande faune native des Vosges -aurochs, élans et autres ongulés, de même que leurs prédateurs naturels, notamment l’ours- souffre de persécutions dès le haut Moyen Âge, jusqu’à l’éradication pour certaines espèces. « Cette persécution s’accentue avec l’emprise humaine dans le massif. (…) Le cerf a lui aussi bien failli disparaître au cours du XIXe siècle. » La démographie humaine en augmentation, la déforestation, le développement de l’industrie, l’agriculture, l’élevage leur sont défavorables, avec en sus la pression de la chasse, hormis quelques interruptions, comme lors de la Guerre de Trente ans (1618-1648). Quelques endroits moins accessibles conservent des forêts âgées, mais jusqu’au XXe siècle, l’anthropisation s’accélère. Une politique de reforestation par plantations en épicéas est instaurée à partir des années 1840, orientée vers la production de bois d’oeuvre. « La « boréalisation » des Vosges, c’est-à-dire la transformation par plantation d’une forêt à dominante feuillue en une forêt à dominante de conifères, est en marche ».

Il ne reste plus que quelques centaines de cerfs, considérés comme nuisibles, dans le massif du Donon à la fin du XIXe siècle.

Recolonisation

Au XXe siècle, considéré comme un gibier intéressant, le cerf revient dans les Vosges, où deux réserves sont créées, qui contribuent à la reconquête de l’espèce. « Il est géré avec un triple objectif : cynégétique, agricole et forestier avec paiement des dégâts agricoles par les fédérations de chasse, comme d’ailleurs ceux commis par les autres ongulés. » Mal accepté dans les plaines, il vit surtout en montagne.

Les auteurs de l’article insistent sur un point crucial : l’artificialisation grandissante des forêts, qui, étonnamment, favorise l’expansion incontrôlée des populations de cervidés. La multiplication des ouvertures dans la canopée stimule la croissance végétale des sous-bois, et les cerfs sont friands des écorces de conifères. En conséquence, ils estiment que pour retrouver un bon équilibre dynamique, « il conviendrait de recréer les processus nécessaires à une meilleure régulation de la grande faune, qui passe par la recréation d’une forêt dense et fermée, dominée par les feuillus autochtones et non les conifères, ce qui aura pour effet de faire revenir la capacité alimentaire du milieu à ses potentialités naturelles, et à augmenter la résilience du système aux événements extrêmes. » Pour cela, il faudrait diminuer considérablement les interventions humaines, renoncer à l’objectif de productivité, et opter pour une sylviculture d’écosystème, procédé holistique favorisant la préservation de l’humus ainsi que les réserves d’eau du sol. Un sacré atout au moment où le changement climatique s’accélère ! Laisser grandir et grossir les arbres dans cette optique est, évidemment, une démarche de bon sens. Ainsi que choisir de laisser sur place les vieux troncs tombés à terre, ou opter pour des équipements forestiers plus légers, moins compactant, et même revenir à la traction animale.

Viser l’équilibre dynamique

Précisons d’emblée la différence entre équilibre et équilibre dynamique. Équilibre suppose des densités constantes, ce qui n’est pas écologiquement possible, sauf dans le cas d’une forte intervention humaine. Alors qu’un équilibre dynamique nécessite des états moyens avec des écarts (tantôt pas de cervidés, tantôt trop, mais dans une honnête moyenne, sans extinction locale ni surpopulation excessive).

Le bon équilibre dynamique du territoire bénéficierait donc grandement, selon Annik Schnitzler, Marie-Stella Duchiron et Gérard Lang, du retour des grands prédateurs à des densités viables. « Au regard de la capacité alimentaire des Vosges, une meute de loups tous les 100 km2, soit 35 km2 pour un loup, avec le lynx en sus, serait déjà bien ! » On en est loin. Car cela, bien-sûr, implique pour la société d’accepter les contraintes de la vie sauvage. Ne plus éliminer les « nuisibles », respecter renards et blaireaux, serait un bon début. Instaurer de larges zones de tranquillité, avec passages entre elles. Cantonner le tourisme destructeur, choisir des sports d’hiver plus doux. Le tout pour tendre au maximum vers une libre évolution, ce à quoi l’association Francis Hallé pour la forêt primaire ne peut qu’applaudir.

Gaëlle Cloarec, le 9 juillet 2021

L’article est en accès libre sur researchgate.net : https://www.researchgate.net/publication/318667339_Le_cerf_approche_ecologique_et_historique_dans_le_massif_vosgien_1re_partie

https://www.researchgate.net/publication/326597773_Le_cerf_approche_ecologique_et_historique_dans_le_massif_vosgien_Deuxieme_partie

En complément, pour les lecteurs intéressés par la figure du cerf dans l’histoire, les arts et les sciences, notez qu’un numéro de la revue Billebaude lui est consacré (Glénat, février 2021). On peut se le procurer en ligne et dans toutes les bonnes librairies.

https://fondationfrancoissommer.org/culture/publications/revue-billebaude/

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