Les arbres, ces êtres sensibles

Sensori-motricité, perception du danger, mémoire… La sensitivité des arbres est très différente de la nôtre, mais on commence à mieux la comprendre.

Stefano Mancuso dirige le Laboratoire International de Neurobiologie Végétale à Florence. En 2018, il publie L’intelligence des plantes, ouvrage qui alimente un débat chez les biologistes.

Comme il l’expliquait dans cette émission de La Tête au carré sur France Inter : « La question de l’intelligence des plantes n’est pas si hérétique qu’il y paraît : c’est une question de définition. Qu’est-ce que l’intelligence ? On peut la réduire à l’homme et quelques animaux, mais on peut aussi en avoir une vision plus inclusive, en la définissant comme la capacité à résoudre des problèmes. Les plantes deviennent alors, à plein titre, des êtres intelligents. »

Photo d'un arbre dont le tronc, penché, sert de support à de nombreux autres troncs qui semblent repartir à la verticale
Charme commun ayant produit plusieurs réitérations après avoir poussé longtemps de manière courbé. Forêt de Białowieża, Pologne © Jessica Buczek

Des capteurs sensoriels en abondance

Nombre de chercheurs ont depuis quelques années investi ce champ de recherche et appuyé ses théories. Catherine Lenne est enseignante-chercheuse en biologie végétale à l’université Clermont-Auvergne. Dans son ouvrage Dans la peau d’un arbre, elle écrit que ces végétaux ligneux sont bien pourvus de capteurs sensoriels diffus, au moyen desquels ils analysent finement, et en continu, leur environnement. Des facultés liées à leur caractère sessile : immobiles, ils ne peuvent par définition pas fuir leur habitat et doivent donc, pour survivre, se tenir au courant du moindre changement. 

Elle invite donc à définir l’intelligence de manière non anthropocentrique, et à « penser comme un arbre ». Un exercice difficile mais extrêmement stimulant, auquel s’est aussi livré Laurent Tillon dans son livre Être un chêne – sous l’écorce de Quercus. Sa rencontre avec un chêne âgé de 240 ans, né donc avant la Révolution française, a bouleversé sa vie et l’a conduit à :

« méditer sur l’essence même de nos relations entre les espèces, sur la place de l’homme dans cette histoire et celle qu’on accorde à la nature dans nos vies ». 

La difficulté à imaginer l’expérience vitale des arbres tient à ce que ce sont des êtres sans cerveau, ni système nerveux. Même si, selon Stefano Mancuso, du point de vue fonctionnel, les cellules végétales sont assez proches des neurones. « Les neurones sont des cellules capables de transporter des signaux électriques. Chez les animaux, les seules à avoir cette capacité sont celles du cerveau, du système nerveux, et quelques autres exemples. Chez les plantes au contraire, toutes les cellules sont capables d’envoyer et de transporter des signaux électriques. »

La cime d'arbres aux feuilles jaunissantes s'élance dans le ciel, soulignant une complexité architecturale fascinante
La chute des feuilles en automne laisse entrevoir la couronne des arbres, comme celle de ce Chêne pédonculé multiséculaire, photographié dans une réserve de la forêt de Białowieża en Pologne © Jessica Buczek

Une intelligence décentralisée

Catherine Lenne renchérit : contrairement à nous, l’arbre est un être non centralisé, chaque partie fonctionnant en autonomie. Mais nous avons un point commun, auquel il parvient par des moyens différents : « la communication d’informations d’un bout à l’autre de son corps, qui permet des réponses intégrées à l’échelle de l’arbre entier ». La chercheuse y voit une « intelligence distribuée », et rapproche plutôt son fonctionnement de celui d’une colonie de fourmis ou d’abeilles. 

Quand l’ennemi (herbivore friand de bourgeons, champignon, ravageur, etc…) attaque une branche, tout l’organisme en est rapidement informé. Le végétal peut organiser sa défense globale, par exemple en renforçant sa teneur en tanins. Perception, puis réponse : c’est la définition même de la sensibilité ! CQFD : l’arbre est sensible.


Catherine Lenne le crédite même d’une « cognition étendue », à l’instar des araignées qui captent la moindre vibration de leur toile pour reconnaître leurs proies : elles l’utilisent comme une « extension sensorielle ». Dans le cas des arbres, le réseau mycorhizien jouerait ce rôle : ses filaments « sentent » le sol, dirigent leur croissance vers les sources minérales, l’eau, et connectent physiquement les individus entre eux. Des chercheurs Suisses ont démontré, en étudiant les grands arbres d’une forêt tempérée, qu’ils échangent du carbone :

« assimilé par un épicéa de 40 mètres de haut, il est transféré à des hêtres, mélèzes et pins voisins via des sphères racinaires qui se chevauchent ».

La couronne jaune d'un arbre dans le ciel se distingue de celles d'autres arbres, plus verts, soulignant différentes adaptations aux conditions du moment
Vue en contre-plongée d’un Érable (Acer platanoides) en automne, au milieu des Charmes (Carpinus betulus) encore verts, au coeur de la forêt polonaise de Białowieża. © Jessica Buczek

Quelles perceptions ?

On l’a vu, pour se développer au mieux, les arbres ont besoin de traiter énormément d’informations, au premier rang desquelles les changements de lumières, de températures, d’hygrométrie. Ils perçoivent aussi la gravité. Bruno Moulia, spécialiste de biomécanique des plantes, a démontré avec son équipe de l’UMR PIAF à Clermont-Ferrand que si ils poussent droit, c’est en sus parce qu’il sont dotés d’un sens que l’on croyait pourtant réservé à l’homme : la proprioception ou autrement dit la perception de la configuration de son propre corps dans l’espace. Inclinés par accident, ils réalisent qu’ils ne sont plus à la verticale, et répondent à cette perturbation par une croissance qui permet de la retrouver. Ils sont donc capables de sensori-motricité.

Un tronc aux formes torturées, comme ayant trois jambes un trou au milieu, révèle une adaptation à un obstacle aujourd'hui disparu
Cet Epicéa commun a pris racines il y a fort longtemps sur une souche ou un chablis aujourd’hui complètement décomposé, sa structure spectaculaire en reste aujourd’hui témoin. © Jessica Buczek

Grâce à de nouveaux outils comme la centrifugation, l’imagerie de pointe, la quantification musclée par des serveurs puissants, les scientifiques ont réalisé des avancées spectaculaires ces dernières années. Le point de vue des biologistes évolue. Longtemps basés sur une échelle remontant à Aristote (avec l’humain tout en haut, seul doté d’une « âme intellective », comme nous l’expliquait Catherine Lenne dans une interview sur la cécité botanique), ils questionnent à présent la séparation des règnes animaux et végétaux. 

Bruno Moulia, dans un autre épisode de La tête au carré, révèle que les arbres ont une forme de mémoire. Suite à une expérience dans une forêt de hêtres vers Nancy, il a constaté une capacité à mémoriser les vents, « au moins une semaine, voire un mois ». Cela leur permet d’opérer un tri : ignorer les vents légers, se renforcer face aux plus puissants. « Les arbres sont des êtres économes en énergie, écrit Catherine Lenne ; ils ne répondent pas inutilement aux stimulis. » Mais quand ils sont soumis à de grosses bourrasques ou un fort mistral, leur tronc s’épaissit, leurs racines s’étendent afin d’y résister.

Conscience ou pas conscience, telle est la question

Pour Catherine Lenne, si l’on distingue la conscience perceptive qui identifie l’environnement, et la conscience réflexive qui permet de se voir séparé du monde en usant de représentations mentales, on peut à la rigueur attribuer la première aux arbres, mais pas la seconde. « Il n’y a aucune preuve de décisions conscientes ou d’intention. » Curieusement, on se pose aujourd’hui un peu les mêmes questions au sujet de … l’IA.

Si l’on se doute que « l’intelligence » artificielle n’est rien d’autre qu’une immense capacité de calcul et de prédictibilité énergivore, pour les arbres, un autre élément entre en jeu. La « solidarité » existe entre arbres de la même espèce, et même d’espèces différentes. Certains partagent des nutriments via le sol, des informations chimiques circulent par la voie des airs, pour alerter des dangers. Le terme de solidarité est à prendre avec des pincettes, bien-sûr, car il est anthropomorphique, mais il permet de décaler le regard sur les écosystèmes forestiers. « L’intérêt évolutif d’optimiser la survie du voisin » pourrait, selon Catherine Lenne, « ne pas se situer au niveau de l’arbre lui-même en tant qu’individu, mais plutôt au niveau de la communauté d’arbres interconnectés par le réseau mycorhizien ». Un peu, dit-elle, comme une guilde au Moyen Âge : des individus, simple partie d’un tout, opèrent une association mutualiste, qui se porte mieux si chacun renforce la vitalité des autres. Une bonne façon de voir les choses, dont l’humanité, en ces temps houleux, pourrait s’inspirer pour gagner en résilience.

Un if au tronc multiple, tortueux, étend ses branches dans des angles variés
If commun, Taxus baccata, dans la réserve naturelle nationale de la Forêt de la Massane © Pierre Chatagnon

Francis Hallé aimait à rappeler que pour vraiment comprendre les arbres, il faudrait les considérer non pas comme des individus, mais comme un assemblage, une colonie. Ernst Zürcher, chercheur en sciences du bois à la Haute école spécialisée bernoise,  avance quant à lui l’idée que la forêt est un organisme. Dans un prochain article, nous pourrions aborder l’articulation entre différents niveaux de la biologie forestière… Un sujet à suivre, donc !

Gaëlle Cloarec, le 19 juin 2026

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