
Les Presses Universitaires de France publient Politiques du loup, du sociologue Antoine Doré. Un livre riche et nuancé sur cet animal qui catalyse autant d’antagonismes que d’enthousiasmes.
« Leurs » loups, « vos » loups, « nos » loups
Le nombre de personnes qui se sentent concernées par le retour du loup en France, depuis sa réapparition dans le Mercantour en 1992, est considérable. Le plus souvent, d’ailleurs, sans l’avoir jamais vu. Le sociologue Antoine Doré est allé à leur recherche
« dans les vallées perdues des Hautes-Alpes et le grand dédale de la bureaucratie, dans les laboratoires d’analyses génétiques et les épais volumes juridiques, dans les cabanes pastorales et sous les lustres des fastueuses salles de réception des préfectures, derrières les barricades ou aux archives départementales,… ».
Son retour ne se fait pas sans heurts : le loup est un catalyseur d’enthousiasmes et d’antagonismes virulents. Ce grand prédateur, aussi bénéfique soit-il pour les écosystèmes, dont il assainit les réseaux trophiques, bouscule les intérêts humains, d’autant que l’animal est culturellement chargé d’une symbolique puissante, ancrée dans le temps long. Les bergers souffrent de ses razzias sanglantes dans leurs troupeaux, les chasseurs peuvent voir en lui un rival, les pouvoirs publics suivent une ligne sinueuse entre pro et anti-loups.
L’animal brouille les frontières entre le sauvage et le domestique. Il ne devrait pas s’approcher autant des humains, un comportement qui n’est « pas naturel », clament certains ; tandis que pour d’autres, nous sommes responsables de le tenter avec des moutons abêtis par des millénaires de sélection génétique.
Pourquoi un livre de sciences sociales ?
Les crises environnementales s’aggravent, le changement climatique s’accélère. Les politiques se font confuses, durcissent. Les lignes de failles dans la population française, notamment entre habitants des métropoles et ruraux, défenseurs de la nature, traditionalistes et partisans du business as usual, s’étendent. Peut-être que dans dix, quinze ou vingt ans, les loups auront à nouveau disparu du paysage. Peut-être au contraire, auront-ils fait leur place, si les êtres humains décident de laisser de l’espace au monde sauvage. Notre civilisation est à la croisée des chemins, dans un moment critique, anxiogène, mais aussi excitant, où tout semble possible.
Antoine Doré estime que les sciences sociales peuvent jouer un rôle important pour mieux comprendre les différents points de vue, et au delà, tirer des enseignements des tensions elles-mêmes. Raison pour laquelle il a publié fin 2025 Politiques du loup, aux Presses Universitaires de France.
« Comme l’ont démontré depuis longtemps Georg Simmel et de nombreux sociologues et anthropologues par la suite, le conflit n’est pas toujours synonyme de chaos. Il est au contraire un facteur important de cohésion sociale. C’est en particulier au gré de nos querelles, discordes, désaccords, etc., que nous apprenons collectivement à vivre ensemble et que nous faisons société entre humains. »
[ À ce sujet, lire notre article sur la démocratie ]
C’est par le conflit, avance-t-il aussi, que nous apprenons également à composer avec les non-humains pour trouver les voies possibles d’une cohabitation plus vivable pour tous : loups, moutons, éleveurs, naturalistes, chiens de protection, promeneurs, chasseurs, chamois, chevreuils et tant d’autres. Cela représente, pour lui, une bonne occasion « d’apprentissages collectifs et d’ajustements réciproques ».
Histoire et géographie
Un point délicat après l’autre sont abordés posément, dans les pages très denses de ce livre. L’auteur commence par poser des jalons temporels, un contexte historique, embrassant les différentes modalités relationnelles entre populations humaines et lupines à travers différentes périodes et aires culturelles. Sous l’Ancien Régime, après la Révolution française… L’occasion d’apprendre, par exemple, que malgré la démocratisation de la chasse, au XIXe siècle l’organisation de l’extermination des loups constitue « un exercice délicat pour les autorités, prises en tensions entre une aristocratie relictuelle et un peuple frondeur qui fait craindre le retour d’épisodes de violence révolutionnaire ». Le pouvoir craint bien plus les soulèvements populaires que les loups, et interdit l’usage des armes aux paysans indociles de certaines régions.
Antoine Doré donne aussi un aperçu des pratiques dans les pays de l’Est, où ils ont pu prospérer : alors que l’espèce y est chassée sans relâche jusqu’à la Première Guerre mondiale, sous l’influence de l’URSS, les « changements structurels, tels que les réformes foncières visant à mettre fin à la propriété privée des terres, conduisent à un net recul des efforts de contrôle des prédateurs ».
En avançant dans l’ouvrage, le lecteur comprend mieux comment, d’animal effrayant, « légitimement » pourchassé, le loup a pu voir son image basculer plutôt positivement dans l’imaginaire contemporain. Un processus qui s’est opéré « à l’interface trouble et controversée des sciences et des fictions », entre études naturalistes, films animaliers, œuvres de Disney, articles de National Geographic… Une nouvelle culture du loup est née, au moment où l’espèce avait quasiment disparu des paysages occidentaux. Quand elle a réapparu en France, chasseurs et éleveurs étaient passés, dans une partie de l’opinion, du statut de « fer de lance d’une civilisation bientôt débarrassée des bêtes nuisibles » à celui de « figures arriérées de destructeurs de la nature ».
Une « carrière politique retentissante »
Nulle intention de caricature dans la description de ces tendances, bien au contraire. Le sociologue a veillé à
« adopter une posture distanciée en suspendant autant que possible jugements moraux et prises de position politiques, afin de mettre en lumière la complexité des processus sociaux, que des débats généralement polarisés finissent par masquer ».
Mais il prend autant de soin à faire le récit très enlevé de la première réapparition du loup dans le Mercantour (étape par étape, car tous les enjeux étaient déjà en germe), que lorsqu’il décrit les changements juridiques, les mesures de protection des troupeaux, les protocoles scientifiques qui ont progressivement découlé de ce retour.
Il montre la même application à étudier les rumeurs persistantes (d’après lesquelles il ne serait pas revenu spontanément par l’Italie, d’où il n’a jamais disparu, mais aurait été réintroduit), ou les émotions intenses provoquées par l’animal, tant du côté des « lycophiles » que des « lycophobes ».
Prendre au sérieux ces affects forts, comme des éléments significatifs, éclaire la « carrière politique retentissante » du loup, au sens où il fait indéniablement bouger les lignes de notre société. Y compris en tant qu’« opérateur territorial », puisqu’il parvient même à influencer la façon dont les humains occupent l’espace ! L’importante couverture médiatique dont il bénéficie est à la mesure des réactions qu’il provoque.
Des relations à la nature en mouvement
Et ces affects interviennent à tous les niveaux. Notamment dans le monde scientifique, qui pourtant s’efforce souvent de les tenir à distance, en visant l’objectivité. Les progrès techniques considérables permettant d’affiner le suivi de l’animal sans s’en approcher (caméras nocturnes, puces électroniques, prélèvements biologiques…), pourraient distancier les chercheurs de leur objet d’étude en l’objectivant. Le sociologue constate qu’il n’en est rien, « l’attachement affectif et moral » perdure.
A contrario, certains bergers qui subissent les attaques du prédateur sur leurs troupeaux décrivent des expériences de stress intense, épuisement, perte de sens, rage et angoisse. Par ailleurs, des éleveurs qui se retrouvent au tribunal, suite à une attaque de leurs patous sur des randonneurs, peuvent éprouver de la colère contre l’État, en considérant qu’ils sont sanctionnés alors qu’ils n’ont fait qu’appliquer ses préconisations sur la protection des troupeaux. Ils dénoncent les sports de loisir, qui seraient priorisés en montagne au détriment de leur activité pastorale. Tandis que les militants écologistes pointent le manque d’analyse systémique du monde agricole, l’économie étant bien plus coupable de la fragilisation de l’élevage extensif, à leurs yeux, que le loup.
À l’appui de leurs visions du monde, les divers acteurs ont opéré une spectaculaire montée en compétences depuis sa réapparition il y a 34 ans. Bataille de chiffres, communication musclée… France Nature Environnement estime que 46 000 moutons sont tués ou perdus dans les Alpes chaque année, pertes dont un faible pourcentage est dû au loup. Mais les tenants de la théorie de la réintroduction ont aussi mené de grosses enquêtes, écrit Antoine Doré, en cherchant à exploiter les incertitudes scientifiques. Certains collectifs agricoles empruntent les codes de l’association L214, qui dénonce les conditions d’abattage industriel en diffusant des images d’animaux d’élevage ensanglantés : ils font de même avec des brebis égorgées par le prédateur, pour choquer l’opinion. Dans la même veine, on se rappelle avoir vu une vidéo d’avertissement délibérément agressive, publiée sur YouTube par des chasseurs hauts-alpins armés et cagoulés.
Une « guerre de représentations »
Dans chaque camp, Antoine Doré repère que l’adversaire est accusé d’entretenir une représentation fausse du canidé. « Nous », considérés comme raisonnables, contre « eux », croyants, accusés de le fétichiser ou au contraire d’en faire un bouc émissaire. L’État est omniprésent dans ce dossier ; c’est notamment lui qui détermine les « niveaux de prédation acceptables » et le nombre de loups pouvant être abattus chaque année.
Cependant, du fait des tensions entre le ministère de l’Agriculture et celui de l’Environnement, il apparaît comme une « entité fragmentée ». Le Groupe National Loup, instance copilotée par les deux ministères, réunit représentants du monde agricole, associations de protection de la nature, parcs nationaux, élus et scientifiques. Cela présente l’intérêt de « maintenir des contacts réguliers entre groupes d’intérêt très divergents »… mais ne satisfait pas grand monde.
Le loup met notre société face à des questions de fond, au moment où la 6e extinction de masse des espèces s’accélère. Il relance les débats sur la nature « ordinaire » contre la nature « emblématique ». Envisager de la « laisser faire », en allégeant l’impact de nos modes de vie, extrêmement envahissants, est une démarche très interventionniste, souligne le sociologue : pour qu’une espèce comme le loup prospère dans les écosystèmes européens, il faut agir sur la réglementation afin de garantir le relâchement de la pression anthropique.
Aussi il consacre de longues pages à l’imbroglio dû au flou juridique longtemps entretenu sur son « état favorable de conservation », qui doit être maintenu selon la Convention de Berne, malgré un abaissement de son statut de « strictement protégé » à « protégé ».
D’ailleurs, depuis la publication de Politiques du loup (septembre 2025), les choses ont encore bougé : comme le détaille Arie Trouwborst, spécialiste du droit international de la protection de la nature, la cour de justice de l’Union Européenne a clarifié des points importants à ce sujet. Notamment, que la conservation des espèces protégées ne vise pas (seulement) à sauver des populations de l’extinction, mais à favoriser une nature florissante, où chaque espèce a la possibilité de remplir pleinement sa fonction écologique. Une « norme minimale, qui ne peut être abaissée ni compromise pour des raisons économiques, sociales ou culturelles », valable pour les loups, mais aussi les castors, ours ou bisons.
Trajectoires non tracées
Côté loups, côtoyer l’humanité semble aussi faire réagir. Des différences individuelles sont relevées au cours des entretiens menés par le sociologue : les observateurs témoignent de tempéraments « plus ou moins peureux, curieux, discrets, téméraires, malins ». Leurs étonnantes facultés d’adaptation, leur capacité à transmettre ce qui s’apparente à des savoirs-faire, voire carrément des cultures de meutes, a déjà été documentée. Les prédateurs du vieux continent européen, massivement anthropisé, développent d’autres stratégies que ceux des Amériques, qui bénéficient d’amples territoires encore relativement préservés de l’influence humaine.
« Avec les loups, on réalise que loin de s’effacer et de s’appauvrir, les relations à la nature se ramifient considérablement dans nos sociétés. (…) De plus en plus de personnes accèdent aux vivants sauvages et se coordonnent sur les manière de cohabiter avec. »
Et Antoine Doré de préciser : contre-intuitivement, « plus les animaux sont invisibles et récalcitrants, plus ces chaînes sont proliférantes, denses et étendues ». C’est bien pourquoi nul ne rivalise avec ces insaisissables et rusés canidés, au mode de dissémination spectaculaire. Des « bêtes faiseuses d’histoires », commente-t-il avec humour.
La suppression de tout conflit autour du loup est illusoire, conclut l’auteur, et nous l’avons vu en introduction de cet article, serait-elle seulement souhaitable ? Mais il peut, nous assure-t-il, être l’occasion d’opérer « un travail collectif et souvent invisible de mise en cohérence qui doit constamment être répété ou réinventé ». Un travail vivant sur le vivant, en somme*.
Gaëlle Cloarec, le 9 avril 2026
* Comme peuvent le faire des associations comme Ferus, en mettant en place, par exemple, des programmes de soutien au pastoralisme en zones à loups, avec des bénévoles prêts à aider les éleveurs à la surveillance des troupeaux.
Cet article est publié conjointement sur notre site et celui du média Qui Vive, qui traite d’écologie à l’échelle locale dans le sud-est de la France. Le loup étant revenu d’Italie via les Alpes depuis 1992, c’est un territoire particulièrement concerné par sa réapparition.
À lire :
Politiques du loup
Antoine Doré
PUF, 24 €
Et aussi :
Revue L’Alpe n°112 / premier trimestre 2026 / Domestique ou sauvage : l’animal
