Aux côtés de chercheurs et spécialistes de la forêt, Éric Fabre, président de notre association, a signé une tribune publiée dans Le Monde le 20 juillet 2026 :
Les canicules successives ont enfin installé dans le débat public les deux registres indispensables pour répondre au changement climatique : d’une part, l’adaptation, et, d’autre part, l’atténuation – mais au trop net avantage de la première. L’adaptation, en effet, semble relever à la fois de mesures concrètes (climatisation généralisée des équipements publics, végétalisation des villes…) et de programmes d’action à court ou moyen terme. Ce n’est pas le cas de l’atténuation, qui, en comparaison, paraît porter davantage sur des concepts – la décarbonation, par exemple – et nécessiter de s’inscrire à la fois dans le temps long et à l’échelle de la planète.L
Cette présentation est contestable. En réalité, l’atténuation, parce qu’elle vise la racine même des dérèglements écologiques (les pressions humaines prédatrices sur les écosystèmes naturels), ouvre une perspective simple, concrète et fondamentale : parier sur la nature, lui redonner un rôle et une place conformes aux exigences d’une planète habitable pour tous, en faire une protagoniste et une alliée des stratégies d’atténuation.
En dépit de son caractère global et de long terme, une telle perspective peut être mise en œuvre ici et maintenant. Cependant, cela nécessite de changer de méthode d’action. Il faut arrêter d’afficher des objectifs ambitieux – comme celui de passer 10 % du territoire en « protection forte » en Europe et en France à l’horizon 2030, alors que l’on en est à 1,8 % en France métropolitaine – et de les mettre en œuvre par le biais de politiques de petits pas. Ce grand écart, en leur ôtant toute efficacité, décrédibilise les mesures d’atténuation.
Libre évolution
Changer de méthode, c’est d’emblée agir en très grand, et c’est possible. Un exemple particulièrement éclairant en est donné par la situation des forêts. Leur rôle est déterminant dans l’absorption et le stockage du dioxyde de carbone. Cela est particulièrement vrai pour les forêts plus anciennes ou vieillissantes, par ailleurs productrices essentielles de biodiversité. Or ce puits de carbone est dégradé.
Il est donc impératif d’accorder une plus grande place aux dynamiques propres des forêts pour leur permettre de jouer leur rôle écologique – y compris face au risque d’incendie – et ce, en en protégeant une plus grande partie. Autrement dit, il convient de jouer à une bien plus grande échelle la carte de la libre évolution de l’existant. N’oublions pas que les forêts naturelles garantissent, mieux que celles qui sont exploitées, un effet rafraîchissant puissant qui résulte de l’évapotranspiration des grands arbres, dissipateurs de chaleur. Plus la surface de telles forêts est importante, plus elles génèrent des pluies et conservent l’humidité dans la terre et dans les arbres morts au sol. Face aux sécheresses, et partant aux risques d’incendie, cette humidité latente offre une meilleure protection.
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Cette stratégie de libre évolution pourrait être au cœur d’un grand projet national pour faire de la forêt un puissant levier d’atténuation du changement climatique. Il devrait articuler tous les niveaux de pistes d’action. On peut évoquer notamment l’extension immédiate à toutes les forêts publiques, domaniales et communales, des expérimentations portées par l’Office national des forêts pour intégrer massivement la libre évolution à une gestion plus durable de l’exploitation forestière. Il s’agit bien, à côté de cette libre évolution, d’assurer aux forêts une plus grande résistance et une meilleure résilience face aux évolutions climatiques, avec une sylviculture respectueuse des lois naturelles notamment.
Grands projets mobilisateurs
Autres pistes d’action : soutenir les acteurs de la société civile (petits propriétaires, associations, investisseurs institutionnels…) porteurs de projets de mise en libre évolution de la forêt ; accompagner localement ces projets par des politiques d’aménagement du territoire, de nouvelles pratiques touristiques et des initiatives de coconstruction ; réorienter, au bénéfice de la libre évolution, les outils fiscaux et juridiques (droit des successions) qui avaient été mis en place après-guerre en faveur de l’exploitation forestière ; ou encore organiser des programmes de recherche scientifique appliquée fondés sur l’observation à grande échelle des effets de ce pari sur la nature.
Ainsi, sur la base spatiale d’un écosystème forestier cohérent, en libre évolution, un laboratoire européen de la forêt pourrait être créé, sur le modèle du CERN (Laboratoire européen pour la physique des particules). Il s’inscrirait au cœur d’un réseau déjà existant de compétences scientifiques et institutionnelles, où s’écriraient des scénarios d’avenir et où seraient menées des explorations pluridisciplinaires interrogeant, à la bonne échelle, de nouveaux rapports au vivant.
Dans l’histoire contemporaine, l’Etat a su, face aux enjeux socio-économiques, mettre en œuvre de grands projets mobilisateurs – du plan pour la Bretagne, dans les années 1960, qui misait sur une combinaison entre infrastructures et investissements industriel et agricole pour rééquilibrer l’ouest de la France, au projet du Grand Paris Express, plus récemment, qui parie sur 40 milliards d’euros d’investissement dans un métro hors norme, afin de maximiser le potentiel de la ville-monde française. Face au changement climatique, un grand projet du même ordre visant, de la même façon, la mobilisation de la société tout entière n’est-il pas envisageable ?
Signataires :
Éric Fabre, président de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire ;
Daniel Béhar, géographe, professeur émérite à l’université Paris-Est Créteil ;
Gilbert Cochet, président de l’association Forêts sauvages ;
Jean-Claude Genot, écologue ;
Béatrice Kremer-Cochet, vice-présidente de l’association Forêts sauvages ;
Annik Schnitzler, professeure honoraire à l’université de Lorraine ;
Emmanuel Torquebiau, chercheur émérite au Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement.
Publication originale : Réchauffement climatique : « Changer de méthode, c’est d’emblée agir en très grand, et c’est possible », Le Monde, 20 juillet 2026
Photo de couverture : forêt des Vosges du Nord © Arnaud Hiltzer


