Ce que devrait hêtre une forêt


Portrait du hêtre en dandy dominateur, mais fragile


Avec son grand tronc semblable à un pied d’éléphant ; ses chatons légèrement pourprés au printemps ; son feuillage d’un vert intense qui se colore de jaune-orangé en automne ; ses faînes brunes, si généreuses en nutriments, régal d’un grand nombre d’animaux, le hêtre pourrait être qualifié de dandy de la forêt. Il est de la famille des Fagaceae, espèces caduques, comme le chêne ou le châtaignier. Sa présence indigène en Europe, dont il est l’une des principales essences forestières, est bioindicatrice d’un climat tempéré humide. Il occupe, selon l’ONF, 9 % de la forêt française, apprécie modérément le soleil, regimbe aux étés secs, et consomme beaucoup d’eau. Il lui faut de quoi s’abreuver dans le sol, via les racines, et hydrater ses feuilles, faute de quoi il commence à souffrir terriblement.

Hêtraie, Massif du Pilat © Jessica Buczek


Une espèce aussi généreuse… que dominatrice


Quand tout va bien, comme le détaille cet article de la revue Salamandre, il… étouffe ses rivaux dès qu’il les dépasse, après avoir bien profité de leur ombre pour grandir. Tant pis pour « le chêne, l’érable ou le frêne qui se retrouve à l’ombre. Car le feuillage du hêtre est dense, mortellement dense » ! Ce caractère dominateur le pousse à constituer, lentement mais sûrement, des hêtraies. Il génère alors, sous le régime climatique tempéré, un paysage incomparable de sous-bois dégagé, avec un épais tapis de feuilles, souple sous le pied, et selon Le grand guide des arbres et des forêts (Glénat, 2025), change la texture et la composition des sols.

« Dissimulé à terre, un système incroyablement complexe de champignons, d’arthropodes, de vers de terre et autres auxiliaires, à la fois alliés et ennemis, transforme la matière organique morte tombée de la canopée afin de constituer et de modifier le sol. »

Sur ce terreau fertile, le hêtre peut atteindre une belle circonférence, couramment 3,50 mètres, croître jusqu’à 40 mètres de hauteur, et vivre jusqu’à 400 ans, en produisant des faînes une fois bien passée la quarantaine. Ce, y compris dans des secteurs méditerranéens, qui lui sont a priori peu propices, lorsque la topographie tempère les conditions climatiques. La hêtraie de la Saint-Baume, par exemple, dans les Bouches-du-Rhône, bénéficie de précipitations bien supérieures à celles des environs, tout en étant relativement protégée du mistral.

Il se caractérise par une grande générosité envers les écosystèmes forestiers. Aussi bien vivant que mort ! S’il tombe, écrit Jean-Claude Génot dans un article intitulé Le hêtre : un arbre clé pour la naturalité des forêts, « il alimente le sol en bois mort, s’il perd une branche charpentière, il offre des opportunités d’installation aux champignons et aux insectes, et s’il casse au niveau du tronc, il devient une chandelle propice à la recherche de nourriture des pics ». L’écologue a pu réaliser, dans une hêtraie des Vosges du Nord, un inventaire des oiseaux nicheurs. Résultat sur 10 hectares, 22 espèces différentes recensées : gros bec, pouillot siffleur, gobemouche noir, chouette de Tengmalm, sittelle torchepot…

© Jean-Claude Génot – Répartition du hêtre en 2055 à partir de prédictions d’un modèle corrélatif (à gauche) et d’un modèle mécaniste (à droite). D’après A. Cheaib et al. (2012)


Répandu sous l’influence humaine, fragilisé par elle


Selon Le grand guide des arbres et des forêts, son développement géographique a été favorisé par l’activité d’Homo Sapiens au cours des millénaires. Notamment à la fin de la dernière glaciation, quand les forêts ont migré vers le nord. L’étude des pollens, écrivent les auteurs, suggère une influence croissante des populations sur la forêt à partir du Néolithique. « Marqueur de la présence humaine : il y a 6 000 ans, donc vers la fin du Néolithique, le charme commun (Carpinus betulus) et le hêtre européen (Fagus sylvatica) gagnent lentement en abondance. Les deux essences font un excellent bois de chauffage et sont exploitées en menuiserie et en construction, tandis que leurs fruits et leurs feuilles sont comestibles pour les hommes et les bêtes. De plus, ce sont des arbres typiques des forêts perturbées car leur régénération rapide convient justement à la gestion forestière. »

Pendant des siècles, nous avons fait plutôt bon ménage (sur une base d’exploitation, certes). Las, aujourd’hui le chaos climatique d’origine anthropique menace grandement les hêtres. D’autant qu’il survient dans une échelle temporelle inédite, par rapport aux autres grands bouleversements que la Terre a connus. La rapidité des changements, la multiplication des épisodes extrêmes, pénalisent l’adaptation des végétaux.

Selon les projections des climatologues, la vulnérabilité du hêtre, espèce gourmande en eau, ne présage rien de bon. Il va probablement devoir se réfugier dans les montagnes, et quelques zones protégées par la configuration géologique. En Suisse, par exemple, les scénarios tablant sur une émission inchangée de gaz à effet de serre (dits « business as usual ») indiquent que « le hêtre ne pourra survivre qu’à des altitudes supérieures à 1200 m et que la perte nette de son aire de répartition potentielle atteindra environ 8500 km² ».

Il n’est pas facile d’anticiper et d’adapter les espèces à un climat futur dont nous ignorons tout, si ce n’est justement sa grande instabilité. Accepter une forme d’imprévisibilité avec des scénarios impossibles à prédire, des trajectoires non-maîtrisées, est une condition clef de notre existence à venir. Le cas du hêtre est une bonne illustration de cette réalité, qui reste souvent un peu abstraite.

Gaëlle Cloarec, le 13 mai 2026

Des constats à nuancer

Dans la forêt alluviale de la Réserve Naturelle du Neuhof à Strasbourg, le choix de la libre évolution a suscité des interrogations et des craintes de la part des habitués : cette forêt tire sa particularité d’une flore adaptée à un milieu très humide, qui s’explique par l’existence ancienne de bras du Rhin qui sont aujourd’hui canalisés et qui n’irriguent plus de la même manière la forêt. La végétation qu’on a choisi de laisser évoluer naturellement s’adapte déjà à ce milieu moins humide : le hêtre y trouve une place plus importante, ce qui fait craindre à certains que la forêt ne devienne plus « banale » qu’elle ne l’était auparavant, les espèces alluviales étant moins présentes. Un constat plutôt paradoxal quand on annonce partout que le hêtre va se raréfier dans ses stations historiques, mais qui souligne bien la difficulté à accepter la libre évolution pour ce qu’elle est : une trajectoire naturelle, et non la conservation d’un paysage figé à un instant par les perceptions humaines.

Une observation faite en septembre 2025, à l’occasion de la visite suivante : https://www.foretprimaire-francishalle.org/nos-actualites/dernier-seminaire-recherche-action-libre-evolution-grande-echelle-grand-est/

Damien Saraceni

À lire : Revue La Salamandre, n° 224 :
Hêtre mon arbre : https://www.salamandre.org/publication/salamandre-224-hetre-mon


La situation de la Massane

Sur le dernier contrefort des Pyrénées avant la Méditerranée, la réserve naturelle nationale de la forêt de la Massane s’étend sur 336 hectares, entre 600 et 1253 m d’altitude, à Argelès-sur-Mer. Créée le 30 juillet 1973, elle occupe une superficie de 336 hectares essentiellement forestière, avec des hêtres de toute beauté, rares dans cet environnement méridional.

Diane Sorel, directrice de la Massane, nous en parle. Entretien-balade dans l’un des sites emblématiques de libre évolution en France.

Comment vont les hêtres de la Massane ?

Ça va, ça va.

Diane Sorel © Eric Garault

ls ne sont pas trop affectés par le changement climatique qui s’accélère ?

Alors, ils subissent les effets des changements globaux, variations de température, vagues de chaleur, sécheresse, canicules. Par contre, ce que l’on observe, c’est qu’ils sont une population parmi les plus résistantes d’Europe à la cavitation. Le fait d’avoir des bulles d’air dans les réseaux de sève.

Ce phénomène survient en particulier lors des fortes sécheresses. L’arbre continue à pomper de l’eau dans le sol, alors qu’il n’y a plus rien, ce qui crée ces fameuses bulles d’air. On peut tester en laboratoire la résistance à la cavitation, qui entraîne dépérissements, et/ou mortalité. On coupe de petites branches, puis on les met dans une espèce de grosse centrifugeuse, qui simule la cavitation. Cela permet de comparer les populations.

Comment s’explique la résistance des vôtres, sur la réserve ?

Nous avons un faisceau d’indices. Déjà, c’est parce que notre population est en ligne sud de l’aire de répartition du hêtre, dans des conditions très méditerranéennes. La zone est vraiment ceinturée par la végétation locale, avec du chêne vert notamment.

À la Massane et sur le massif des Albères de manière générale, le hêtre est probablement là depuis les dernières glaciations. La particularité de la réserve est d’être en libre évolution. Il n’y a plus d’exploitation depuis 150 ans, voire 200 ou 300 ans. Nous avons des processus de dérive génétique qui se font naturellement et sur lesquels nous n’intervenons pas.

Pas de sélection à l’aveugle, comme c’est l’habitude un peu partout dans les forêts gérées : on laisse la nature faire. Cette population a une résistance accrue, une meilleure adaptation, car elle est dans des conditions de stress importantes, et parce qu’on lui fout la paix.

Nous menons différents programmes de recherche avec des partenaires scientifiques, pour voir comment tout cela se traduit au niveau génétique, éco-physiologique, etc.. Il y a encore plein de questions ! On n’a évidemment pas répondu à tout.

Dans la région, quelles sont les prévisions des scientifiques sur le changement, d’ici, disons, 2050, 2100 ?

Alors, au niveau des modélisations, entre climat et phénologie du hêtre, la prévision à l’horizon 2100, c’est une disparition sur ces secteurs-là. Cela, si les courbes de réchauffement actuels se poursuivent. On sait qu’il y aura peut-être des variations dans le changement climatique global. Mais ce qui est certain, c’est que même si le hêtre venait a disparaître, comme on est en libre d’évolution, d’autres espèces prendraient le relais : à la Massane, nous avons une trentaine d’essences arborées. La forêt ne disparaîtrait pas : il y aura des chênes, des érables… pour maintenir le couvert forestier.

On sait aussi, il y a des tests en cours là-dessus, qu’en termes génétiques, les arbres sont plutôt à concevoir non pas comme un individu, mais plutôt comme une communauté d’individus. Je me souviendrai toujours de Francis Hallé en visite à la Massane, expliquant cela à des non-spécialistes des questions forestières : « en fait, l’arbre, c’est plutôt une communauté, et sur chaque branche, on va avoir un patrimoine génétique différent ». C’est su depuis longtemps, mais la plupart des gens n’ont pas intégré cela, il avait tout à fait raison de le rappeler.

Car de fait, cela implique que sur un arbre, d’une branche à l’autre, on va avoir des adaptations climat, des résistances à des conditions de stress hydrique ou de montée en température qui vont être un peu différentes. Ils sont probablement capables d’une bien plus grande plasticité que ce que l’on envisage aujourd’hui. Des chercheurs se penchent en ce moment là-dessus, car de nombreuses questions se posent à ce sujet.

L’ONF, de son côté, teste des méthodes de migrations assistées. Qu’est-ce que vous en pensez, vous ?

Alors, de manière générale, avec ma casquette de coordinatrice du Pôle forêts des réserves naturelles de France, je peux vous dire que nous sommes très précautionneux sur le sujet de la migration assistée. Parce qu’il ne faut pas oublier qu’un arbre, ce n’est pas seulement la graine, avec un patrimoine génétique ; mais il va être aussi le reflet de tout son écosystème, et notamment tout l’assemblage dans le sol.

Oui, d’ailleurs les hêtres ont particulièrement besoin de leur mycorhize.

On a réalisé des analyses du sol, dans le cadre d’un programme sur les vieilles forêts, et on s’est aperçu qu’il y avait 45 000 taxons, soit des familles ou espèces de bactéries et de champignons dans les sols de la Massane.

C’est énorme !

Et ça, c’est non reproductible. Donc il y a plein de choses qu’on ne connaît pas là-dedans, qui ne sont pas encore décrites. Parmi les chercheurs avec qui l’on travaille, Mélanie Roy a nettoyé un petit peu cette liste pour voir ce qui était connu et ce qui était probable. On a abouti à 200 champignons en liste finale, sans même traiter les bactéries. Donc 200 sur 45 000, c’est la limite de notre connaissance actuelle.

Alors, peut-être que ce n’est pas 45 000, peut-être que c’est seulement 20 000. Mais quand bien même. Aujourd’hui, on a un inventaire de biodiversité à l’échelle de la réserve de 12 000 taxons, toutes espèces confondues. Cela montre l’étendue de notre ignorance sur le rôle des mycorhizes et des bactéries dans le sol. Donc la migration assistée… on est incapable de faire ces assemblages-là.

Je prends souvent cette image-là : la migration assistée, c’est un petit peu comme si demain, on vous téléporte au Pôle Nord ou au Pôle Sud, on vous dit, bon, maintenant, c’est ici que tu dois bosser. Tu n’as pas ta famille, ta nourriture, ton climat habituels, et tu dois être plus productif, parce que derrière, il y a quand même une visée de productivité et de croissance.

Cela fait tout de même longtemps que l’acclimatation est pratiquée.

Mais de là à sauver les forêts et les écosystèmes forestiers grâce à ça, c’est illusoire, malheureusement. C’est là où la notion de libre-évolution devient particulièrement intéressante.

Je ne dis pas que je voudrais tout passer en libre-évolution, ce n’est pas du tout mon propos. Mais par contre, avoir un maillage cohérent sur le territoire d’espaces en libre-évolution, qui soient des systèmes déjà suffisamment naturels pour qu’on ne perde pas trop de temps, ça nous permettrait d’avoir une meilleure résilience face aux dérèglements climatiques. Réchauffement, refroidissement, dans tous les sens.

NDLR : les scientifiques évoquent la possibilité, dans un contexte de réchauffement climatique global, d’un refroidissement localisé sur l’Europe de l’Ouest si le Gulf Stream s’effondre ]

C’est bien-sûr amplifié par la fragilisation due au chaos climatique, mais comment les pollutions affectent-elles les hêtres ? Au mois de mars, est parue une étude d’Atmo France sur les pesticides qui se retrouvent partout sur le territoire français.

Nous avons fait des prélèvements de pesticides dans les sols et eaux de la Massane, mais on a eu très peu de résultats parce qu’ils se dégradent très vite, on a du mal à les détecter. Si ce n’est des traces de DDT, qui sont très anciennes. On n’a pas mesuré tout ce qui est Pfas, parce qu’on en parlait un peu moins à l’époque.

En revanche, on travaille avec le CEFREM, un laboratoire à l’Université de Perpignan, avec Dominique Aubert. On s’est aperçus qu’il y avait des taux de métaux lourds à des niveaux astronomiques. De là est née une étude de Thibault Rota, à partir de carottages dans les dendrotelmes. Ce qu’il a trouvé s’applique à l’échelle de tout le massif des Albères, et probablement ailleurs.

La Massane est sur un site forestier en altitude. Un passage entre la France et l’Espagne, où les vents soufflent fort. Souvent, les nuages s’accrochent. On savait par d’autres observations que, notamment en cas de canicule, la pollution à l’ozone y est très forte. Ça marque le feuillage, avec des phénomènes d’ombrage ou de stippling* sur les feuilles.

Quel est votre protocole ?

Depuis que nous travaillons sur les métaux lourds, un échantillonnage est prélevé tous les mois, ce qui nous permet d’étudier la phénologie. L’un sous couvert forestier, l’autre en clairière. Et on voit bien la différence. La forêt est comme un peigne : le feuillage va accrocher les métaux lourds, qui glissent sur les troncs lors des pluies et se retrouvent dans les sols, lessivés plus bas. Ces fameux dendrotelmes, cavités qui se remplissent d’eau dans les arbres, ont forcément des concentrations très importantes de toxiques.

Cela veut dire, et c’est là où l’étude de Thibault est intéressante, que même dans des lieux que l’on pensait préservés de pollution directe, ces accumulations vont intégrer la chaîne alimentaire par les larves de moustiques, par exemple, elles-mêmes mangées par de petits ou gros oiseaux. On s’aperçoit que les pics noirs ont des taux de concentration, par exemple, d’arsenic dans les plumes, qui ne sont pas létaux, mais tout de même extrêmement hauts.

C’est accentué chez nous, parce qu’on est en vieille forêt, donc on a beaucoup plus de dendrotelmes, mais c’est invisibilisé dans d’autres forêts ou dans tous les espaces de manière générale. La clé, c’est que ces métaux lourds retombent partout. C’est très inquiétant.

Le travail est en cours. Problème : vous pouvez avoir une partie anthropique, mais une autre d’origine naturelle. Documenter l’origine de ces dépôts, les différencier, eh bien là, ça devient très complexe. Notre but n’est pas d’aller faire un procès à je ne sais quelle entreprise ou quelle autoroute, mais d’essayer de comprendre d’où la pollution provient, et comment on pourrait alléger un peu cette pression-là.

Vous avez l’impression qu’il y a un soutien public à ces démarches ?

Il y a des scientifiques qui ont envie de s’intéresser à la chose, mais effectivement, il faudrait développer des programmes, c’est extrêmement compliqué. Je ne pense pas que ce soit le plus… vendeur, voilà. On est une équipe de deux personnes sur la réserve, autant dire qu’on ne peut pas traiter toutes les questions en même temps.

Vous avez beaucoup d’arbres dans la même classe d’âge, et qui vont atteindre ensemble leur fin de vie ?

Alors, on a fait sur 30 hectares un inventaire exhaustif des arbres, toutes essences confondues. Soit à peu près 70 000 arbres vivants ou morts. On passe tous les ans pour vérifier la mortalité, et tous les 10 ans à 12 ans, pour reprendre les paramètres de hauteur et diamètre des arbres. Cela nous permet d’établir justement différentes classes d’âge. Même si ce n’est pas absolu, parce que le diamètre est influencé aussi par les ressources du milieu, en eau, en nutriments, les conditions climatiques, etc.. Vous pouvez avoir de tout petits arbres qui ont le même âge que de gros pépères !

À la Massane, les classes d’âge sont à peu près bien réparties, avec une bonne mixité, même si il y a évidemment un pic sur les individus assez âgés. Un hêtre peut dépasser les 200 ans. C’est un véritable travail de fourmis, mais le fait d’avoir cet observatoire forestier, très cartographié, nous permet d’avoir une vision plus scientifique, documentée.

Il y a des secteurs où, oui, on a des classes d’âge qui commencent à partir, avec plus de trouées. Mais derrière, cela permet aussi la régénération. Des ronciers se mettent en place, et c’est ce qui va permettre aux arbrisseaux de percer, de s’installer plus facilement. Cela les protège des herbivores, procure un peu d’ombre mais pas trop, suffisamment de lumière, l’hygrométrie qui va bien, ainsi qu’une ressource complémentaire en nutriments dans le sol.

© Diane Sorel

Quels sont les herbivores, dans la région ?

On a du chevreuil. Et historiquement, des vaches. On en a toujours quelques unes qui se baladent sur certains secteurs, cependant quand bien même elles consomment sur place un petit peu, elles apportent aussi, elles enrichissent les sols.

À une époque, la pression pastorale était plus forte, mais comme elle a diminué, on voit une régénération vraiment s’installer, malgré les années de stress hydrique important. 2025 et ce début 2026 sont particulièrement bons.

Quand on fait confiance à la nature, les choses finissent par s’équilibrer d’elles-mêmes. C’est ce qu’on observe de plus en plus à la Massane. À chaque fois qu’on avance dans la connaissance, cela nous confirme que c’est une direction qu’il ne faut pas négliger.

Sur le massif de la Sainte-Baume, il semble y avoir une espèce de microclimat entretenu par la forêt elle-même. Est-ce que cela a été observé aussi chez vous ?

Effectivement, c’est possible. Nous essayons plutôt de regarder les événements climatiques au regard de leurs effets sur la forêt. Il y a une station météo depuis les années 60 dans la réserve. Et très nettement, ce qui va avoir le plus d’impact en termes du dépérissement, mortalité, ce sont les événements climatiques brefs et intenses.

C’est le problème des modélisations climatiques, qui lissent ces phénomènes. Les petites, entre guillemets, « anomalies », c’est ce qui va en fait avoir le plus de conséquences. Or ces phénomènes-là vont être de plus en plus fréquents.

C’est déjà problématique pour certaines zones forestières en France, des forêts « gérées », ou des jeunes forêts, où les sols forestiers n’ont pas été préservés. Leurs hêtres ont vraiment des difficultés à résister.

En plus, le hêtre ayant une écorce fine, il semble sujet à de nombreuses pathologies, maladies corticales, chancre, maladie du thé, tâches noires suintantes, champignons, gales…

Ah, mais cela, nous en avons plein ! Ce n’est pas pour autant que la forêt meurt.

Bien-sûr, quand on est dans un système d’exploitation, j’entends que ce ne soit pas très agréable d’avoir des arbres malades, etc.. Ça ne fait pas un bois de qualité, j’ai envie de dire. Mais dans le cas d’un écosystème forestier équilibré… Ici, nous avons 6 ou 7 espèces de scolytes, des champignons, des arbres écorcés, du bois mort évidemment.

Ce n’est pas un problème, ça fait partie de la diversité. J’ai un couvert forestier très généreux. Et surtout, une forêt diversifiée en essences, en classes d’âge, et en génétique. Cela crée une robustesse face à des parasites, des maladies… Comme dans nos sociétés humaines. Imaginons un village avec seulement des habitants de 80 à 90 ans, sans diversité. Forcément, quand une épidémie survient, on risque de perdre tout le village. C’est ce qu’on fait avec les forêts, en les rendant très homogènes, sur le même modèle génétique.

J’entends que ce soit intéressant pour l’exploitation, mais il ne faut pas s’étonner que derrière, c’est open bar pour des virus, des ravageurs, pour tout. D’ailleurs, ce ne sont pas des ravageurs, juste des opportunistes. On vous fournit plein d’individus hyper fragiles, vous n’allez pas vous poser de questions. Le loups, par exemple, ne vont pas se faire suer à aller attaquer les proies en bonne santé, les plus vigoureuses. Ils vont plutôt prendre les vieux individus qui courent moins vite ou les jeunes.

D’où l’intérêt des vieilles forêts, matures, et encore une fois, de la libre évolution. C’est que du coup, on intègre de la diversité à toutes les échelles, y compris intra-spécifiques, donc au sein même de l’espèce hêtre. C’est ce qui crée de la résilience, de la robustesse dans la population.

Juste un dernier point important : si la Massane est classée au patrimoine mondial, c’est qu’en plus de la maturité, de la libre évolution, etc., la population de hêtres a une génétique un petit peu différente. Il y a au moins sept populations génétiques différentes de hêtres en Europe. C’est donc l’une des pièces du puzzle de la conservation du hêtre en Europe.

Propos recueillis par Gaëlle Cloarec, le 3 avril 2026

* Le “stippling” est un symptôme foliaire typique de la pollution à l’ozone : de petites taches ou ponctuations apparaissent sur les feuilles lorsque l’ozone atmosphérique pénètre dans les tissus végétaux et provoque un stress oxydatif. Cela peut réduire la photosynthèse et fragiliser les arbres.

© Photo de couverture : hêtraie en Puy de Dôme © Jessica Buczek

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