De la biodiversité comme un humanisme – Le mikado de la biodiversité

80 pages pour comprendre que contrer l’effondrement de la biodiversité devrait être notre priorité : le biologiste Marc-André Selosse publie un « Libelle ».


Dans la foulée des « Tracts » de Gallimard, brefs essais d’actualité sociale et politique, diffusés à prix modiques depuis 2019, le Seuil a lancé en 2022 sa propre collection « de débats et d’idées », Libelle. Avec l’objectif de permettre à tous les lecteurs de s’emparer d’un sujet dans un format de vulgarisation accessible, et néanmoins pointu, qui se lit rapidement, à peu de frais.

Entre autres sujets brûlants tels que le racisme ou les casseroles judiciaires des politiciens, le catalogue s’est peu à peu étoffé de titres ayant trait à l’écologie. On y trouve ainsi Le nucléaire n’est pas bon pour le climat, signé Hervé Kempf, fondateur du média Reporterre ; Un mauvais usage du monde, Politique du glyphosate et des OGM, par le journaliste Stéphane Foucart ; Eau : état d’urgence, de la géopoliticienne Anne Le Strat ; l’essai anti-spéciste de Réjane Sénac Comme si nous étions des animaux ; ou encore l’excellent ouvrage de Gaspard d’Allens Des forêts en bataille, qui situe les espaces forestiers au centre d’enjeux politiques majeurs, dans notre époque en voie de bouleversement.


Début 2026, c’est le biologiste Marc-André Selosse qui s’est prêté à l’exercice avec De la biodiversité comme un humanisme. Botaniste, spécialiste de la microbiologie du sol et l’interaction mycorhizienne, le professeur au Muséum d’histoire naturelle est aussi un brillant pamphlétaire. Sur les réseaux sociaux notamment, où il publie régulièrement des textes enflammés, ainsi que son agenda chargé de chercheur qui prend très au sérieux sa mission d’information du grand public. Il semble écrire comme il vit : rapidement, toujours en mouvement, mais avec précision.

Quelques points de repère sur l’évolution


Après avoir rappelé les prémices du concept de biodiversité (utilisé pour la première fois en 1986 lors d’un colloque à Washington, avant que la communauté scientifique n’adopte cette contraction de l’expression « diversité biologique »), il nous invite à un parcours dans le monde « qui non seulement nous héberge, mais encore nous façonne ». En allant au delà d’une approche esthétisante de la nature, véhiculée notamment par les documentaires animaliers, qui se focalisent fréquemment sur des espèces emblématiques telles que les grands prédateurs en danger. « La biodiversité n’est pas toujours belle », écrit-il. Elle compte aussi les punaises de lit ou les moustiques-tigres, et une infinité d’organismes invisibles, microbes, amibes ou bactéries…


Homo Sapiens en fait partie, mais d’une manière particulièrement stable : d’un individu à l’autre, la différence entre nos gènes est en moyenne de 0,1 %. « La diversité génétique humaine reste modeste et cela nous prépare mal à comprendre l’ampleur qu’elle peut atteindre dans d’autres espèces. » Car, on le sait depuis les travaux de Jean-Baptiste de Lamarck, Charles Darwin, Gregor Mendel puis Hugo de Vries, la biodiversité change perpétuellement. Au gré des mutations de l’ADN, de l’adaptation à des milieux différents, de nouvelles combinaisons génétiques apparaissent. Il y a toujours eu des perdants au jeu cruel de l’évolution, écrit l’auteur, avant de rappeler les grandes extinctions passées. Du fait d’éruptions volcaniques massives, « celle du Crétacé-Tertiaire, il y a 66 millions d’années, coûta la vie à 50 % des espèces végétales et à 75 % des espèces animales, dont les dinosaures (sauf un groupe, les oiseaux) ».


Un vertige nous prend quand il évoque la possibilité que le vivant lui-même conduise à une extinction, par son évolution. Ce fut le cas des « luxuriantes forêts tropicales du Carbonifère, il y a 359 millions d’années ». On leur doit… le charbon, dont la combustion contribue massivement au chaos climatique actuel. « Elles pompèrent tant et tant de CO2 par leur photosynthèse, nous dit-il avec des accents de conteur, et piégèrent tant de carbone dans leurs déchets, sous forme de charbon, que la concentration atmosphérique en CO2 et l’effet de serre diminuèrent… Tout s’abîma dans une glaciation finale, entraînant une « petite » extinction qui, si elle ne compte pas parmi les cinq majeures, coûta la vie aux plantes carbonifères. »

La Terre s’en remettra… mais pas forcément nous


Le chercheur n’est pas inquiet pour la vie sur Terre : après chaque extinction, elle reprend vigueur. C’est ce que l’on appelle une « radiation évolutive », quand la biodiversité augmente à nouveau, à partir des espèces animales et végétales qui ont survécu.

Il l’est beaucoup plus pour l’avenir de l’humanité, car ceux qui profitent de notre civilisation techno-industrielle sont en train de scier la branche sur laquelle tout le monde est assis. L’effondrement actuel, la 6e extinction, est dû à notre avidité extractiviste, boostée par la gourmandise du marché néo-libéral. Marc-André Selosse aurait pu insister sur ce point. Voire appuyer sur le fait que la nature et les espèces qui en font partie ont une valeur intrinsèque, du simple fait de leur existence, et devraient avoir des droits. Sans être réduits à une « réserve de ressources, un décor à entretenir, un patrimoine humanisé », comme il en était question en mai dernier au Collège de France.

Mais il revendique un point de vue « humaniste », soit centré sur l’humain et ses intérêts. Même s’il estime que prétendre ne sauver que la biodiversité « utile » serait un piètre calcul : les êtres vivants sont en interaction, et sacrifier les uns en espérant préserver ceux qui rendent des services alimentaires ou écosystémiques serait totalement absurde. Dans un chapitre pragmatiquement intitulé « Des sous ! », il montre que le coût de l’inaction est bien plus élevé qu’agir pour éviter l’effondrement.

Les causes de la dégradation

Le livre est émaillé de graphiques simples et éclairants

Une grande partie de la diversité sauvage a été perdue, avec la dégradation de ses habitats, massivement anthropisés. « En Europe, 80 % des insectes ont disparu en trente ans et 30 % des oiseaux en quinze ans. » Nos animaux d’élevage sont sélectionnés pour « assurer des produits aux qualités stables » dans les circuits de consommation. Les semences anciennes, les variétés traditionnelles de pommes ou de poires, les races bovines ou ovines régionales n’existent plus que dans quelques conservatoires.

Contrairement aux précédentes extinctions, celle-ci est extrêmement rapide : « 100 à 1 000 fois plus que les cinq extinctions précédentes ». Elle est aussi étroitement lié à l’évolution du climat, qui attire le focus médiatique, alors qu’il faudrait résolument en parler de manière conjointe.

Marc-André Selosse cite les cinq causes principales de cette extermination : la conversion des milieux (destruction des habitats, déforestation, perte de zones humides, bétonisation) explique 30 % des disparitions d’espèces. Les prélèvements excessifs (la sur-pêche, notamment) : 25 %. La pollution chimique (pesticides, etc.) : 14 %. Le changement climatique serait responsable d’une perte d’environ 14 % pour le moment (mais on a bien vu cet été, avec les énormes incendies et les canicules marines, que cela s’aggrave à grande vitesse). Quant aux espèces envahissantes : 11 %.

De plus, souligne l’auteur, « ces causes agissent rarement séparément » : la pollution par exemple fragilise presque toutes les espèces, qui deviennent plus vulnérables aux autres menaces.

La désextinction, un mythe dangereux

Avec le sens de la formule qui le caractérise, Marc-André Selosse estime que « la résurrection de deux ou trois mammouths ou de quelques dodos ne ressusciterait pas durablement ces espèces, dont on a bel et bien perdu la diversité génétique requise pour leur viabilité ». Un projet bien réel, défendu par l’entreprise américaine Colossal Biosciences. Il lui semble qu’il s’agit d’un mythe, « dont la propagation risque de démotiver la protection de l’existant ».

Or, et c’est là le point crucial de l’ouvrage, il faudrait en faire notre priorité. Pour des raisons très concrètes ! La santé globale avant tout, dont une biodiversité riche, robuste et dynamique est le meilleur garant. Elle passe par une alimentation saine et variée, bien sûr, ce que détaille le biologiste. Mais il consacre aussi des pages très bienvenues à la santé mentale : les arbres en sont particulièrement vecteurs. Il évoque le « 3-30-300 », objectif d’urbanisme garantissant que chaque habitant en voie au mois 3 depuis chez lui, profite de 30 % de canopée dans son champ visuel, et jouisse de lieux arborés à moins de 300 mètres de son lieu de vie. D’après les études réalisées, ce serait excellent pour le moral.

Au delà, écrit le chercheur, « maintenir l’existant exige des réserves, ces zones en libre évolution où les pressions de sélection restent ce qu’elles étaient, sans que l’humanité ne vienne en ajouter (hormis celles qui sont globales, comme le changement climatique). Il faudrait, pour préserver notre héritage, des réserves sur 30 % de la surface des terres et des eaux, c’est à dire assez d’individus pour conserver la diversité génétique et la dynamique de leurs espèces ».

L’humain fait partie de la nature, mais appuie Marc-André Selosse, avec une spécificité : la capacité d’« organiser la pérennisation de la biodiversité ». C’est un choix que nous pouvons, et que nous devons faire, pour notre propre bien, conclut-il.


Gaëlle Cloarec, le 14 septembre 2026

De la biodiversité comme un humanisme

Marc-André Selosse

Seuil Libelle, février 2026

6,90 €


NB : En janvier 2023, Marc-André Selosse avait accordé une interview à l’association Francis Hallé pour la forêt primaire, à écouter en podcast :

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