Revue Billebaude : Bêtes-arbres et ailes d’opéra

Couverture de la revue bilebaude : un oiseau suspendu à un nid de feuilles entrelacées
Revue Billebaude n°19 : Architectures animales

La revue Billebaude explore nos relations à la nature, par le biais des arts et des sciences

Billebaude est une « revue de réflexion et de terrain ». Publiée par les Éditions Glénat et la Fondation François Sommer, qui porte le Musée de la chasse et de la nature, elle associe sciences du vivant et sciences humaines, art et littérature, pour étudier en profondeur notre rapport aux écosystèmes. Le semestriel, publié depuis l’automne 2012, aborde dans chaque numéro un thème particulier : l’ours, le loup, la forêt, la ruralité, l’animal imaginaire, la cueillette ou encore les mondes sonores.

Des bois

Le n°17 (automne-hiver 2020), s’intitule Le cerf, ongulé qui occupe une place importante dans notre imaginaire occidental. Il débute par un grand entretien avec l’anthropologue Charles Stépanoff, spécialiste du chamanisme, pour lequel «L’imagination est un élément clé de l’insertion humaine dans le monde. (…) La projection et l’empathie sont si centrales dans la vie humaine au quotidien qu’il est absurde d’opposer imagination et réel. (…) Certaines sociétés tendent à l’étouffer, ce qui aboutit à l’autisme environnemental de notre modernité.» Jamais domestiqué, le cerf est un symbole fort du « sauvage », dont la virilité fascine depuis les peintres du néolithique jusqu’aux chasseurs médiévaux, et, selon l’historienne Clémence Girault, inspire la Chrétienté, dans la mesure où « après le rut, période du péché, il fait pénitence et s’humilie en perdant ses bois». Au fil des pages, magnifiquement illustrées par les Hybrides de François Lelong, qui brouillent la distinction homme-animal-végétal, ou par les œuvres oniriques de William Turner, on mesure à quel point cet être « mi-bête mi-arbre », selon les mots de Jean Giono, a marqué notre culture. Y compris celle, populaire, de notre temps, comme le démontre une brillante analyse écopoétique de… Bambi, signée par Anne Simon, directrice de recherche au CNRS.

Dans le ciel

Le n°18 (printemps-été 2021) porte sur Les rapaces. Une large place y est faite à la fauconnerie, inscrite en 2016 au patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’Unesco. Si le ton de plusieurs articles, favorable à la chasse, peut troubler certains lecteurs, ils soulignent l’ancrage de cette activité dans une tradition millénaire, pratiquée en France par quelques centaines de personnes seulement. L’historienne des sciences Helen MacDonald étudie particulièrement les rapports de pouvoir et d’oppression que les représentations attachées aux rapaces révèlent dans les sociétés humaines. Dans une longue interview, elle relève leurs symboles politiques, « qui font de l’ombre à la vie réelle de ces animaux» et peuvent interférer avec le travail de conservation des espèces. Aigles, faucons, gerfauts, vautours, oiseaux de nuits… ne sont pas protégés depuis très longtemps. La description par Jean-François Terrasse, co-fondateur du Fonds d’intervention pour les rapaces, des années 1950-1960, durant lesquelles on menait dans les campagnes une « espèce de guerre hystérique » contre les «nuisibles», fait froid dans le dos. « J’estimais qu’à l’époque on tuait 100 000 rapaces par an en France, dit-il, c’était sans doute bien plus. » À côté de cela, le lien entre les fauconniers et leurs auxiliaires de chasse, apprivoisés mais non domestiqués, martèlent-ils, semble un modèle de tempérance. Voire une leçon de vie, transmise depuis L’art de chasser avec les oiseaux, rédigé par Frédéric II, empereur du Saint Empire romain germanique au XIIIe siècle. Les extraits publiés par Billebaude en témoignent : pour être un bon « affaiteur* », il ne faut point être sot, et il vaut mieux éviter la somnolence, la gourmandise, la colère et l’ébriété. Les rapaces ont un langage à eux, qu’il convient d’apprendre, et ne comprennent pas la punition, confirme Helen MacDonald. En tout cas, la richesse du champ lexical de cet art, transmis de siècle en siècle, est étonnante. Tout comme le lyrisme des fauconniers contemporains, qui comparent leur relation à l’animal à un opéra, où la beauté du vol compte plus que la mise à mort de la proie.

Habiter la Terre

Le n°19 (automne-hiver 2021) est consacré aux Architectures animales. Sur la couverture, comme en suspens, un tisserin, joli passereau jaune vif, et son nid d’herbes entrelacées. La revue fait à nouveau la part belle aux oiseaux, ces grands constructeurs. Même si tous ne sont pas aussi inventifs que le jardinier brun, dont les huttes élaborées évoquent un trou de Hobbit, que Tolkien n’aurait pas désavoué. Comme nous l’apprend Bruno Corbara, les jardiniers ne se contentent pas de construire une belle demeure pour attirer les femelles, mais rivalisent de décorations, coquilles d’escargots, plumes colorées, écorces, voire rebuts de l’activité humaine, bouchons en plastique ou débris de verre. Avec Pauline Briand, le lecteur fait aussi la connaissance des républicains sociaux, admirant leurs spectaculaires habitats collectifs, marqueurs du paysage dans le Kalahari, où ils abritent tout un écosystème, procurant de l’ombre aux félins et un refuge aux scinques, petits lézards bruns rayés de bandes claires. Plus près de nous, Charles Stépanoff revient pour un article sur l’effondrement des populations d’hirondelles dans les campagnes françaises. Considérées comme porte-bonheur dans le monde paysan, elles sont vivement regrettées, à mesure que leurs nids caractéristiques disparaissent des avant-toits et des granges.

Autres bâtisseurs hors-pairs, les castors, dont Lucienne Strivay raconte l’étonnante ingénierie. Des talents sur lesquels d’autres espèces, là encore, sont venues à s’appuyer : « singulièrement, on a observé sur la Loire le partage d’un plan d’eau entre castor et rat musqué, ce dernier appelant à grands cris l’architecte des lieux en courant du barrage aux environs de la hutte et retour dès qu’une brèche menaçait l’équilibre du niveau d’eau ». Une cohabitation réussie, dont nous ferions bien de nous inspirer pour vivre en paix avec le monde sauvage sur cette planète.

GAËLLE CLOAREC

Mars 2022

* L’affaitage est le processus par lequel le fauconnier éduque son oiseau de proie.

Billebaude
Directrice de collection Anne de Malleray
Éditions Glénat / Fondation François Sommer, 19,90 €

À noter : Le Musée de la Chasse et de la Nature met la forêt à l’honneur de son 4e Salon du livre Lire la Nature, qui se tiendra les 26 et 27 mars 2022 à Paris.

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