Voyage d’étude dans les Ardennes : « À ce stade, il n’y a que des questions concrètes ! »

Après les Vosges du Nord en 2021, les membres de l’Association Francis Hallé pour la forêt primaire ont réalisé un deuxième voyage d’études, cette fois dans les Ardennes.

Du 7 au 12 mars, ils sont allés à la rencontre des habitants et acteurs d’un territoire potentiellement propice au développement du projet. Mais pourquoi ne pas envisager les deux emplacements, de façon conjointe ?
Le point avec Éric Fabre, secrétaire général de l’association.

  • Qu’est-ce que le voyage d’étude dans les Ardennes a apporté de nouveau par rapport au précédent voyage dans les Vosges du Nord ?

Ce qui est nouveau, outre des enrichissements à apporter au projet lui-même, c’est l’idée qu’il y a en fait deux terrains sur lesquels on pourrait travailler conjointement.

Compte tenu des atouts et des qualités propres de chaque site, des complémentarités, on se dit qu’il serait dommage de n’en choisir qu’un.

  • Envisager deux sites, est-ce que c’est de l’ordre du possible ?

Oui, c’est de l’ordre du possible. C’est complexe, et neuf, mais oui. On ne sait pas, a priori, quelle va être la suite de l’histoire, qui se construit au fur et à mesure. On invente des démarches, des procédés, on trouve des contacts… Ce n’est pas un scénario classique de planification, sur le mode « Si on le fait là, ça se passera comme ci ou comme ça ». Nous sommes dans une démarche de long terme, qui vient résolument d’en bas, sur des enjeux absolument fondamentaux, qui engagent de multiples acteurs. Il n’y a pas de mode d’emploi existant… À partir du moment où tout le monde considère que cette démarche est légitime, il s’agit d’inventer ! Ce que le terrain nous a permis de valider, c’est l’intérêt des acteurs locaux. Cela a suscité des questions, bien sûr, mais compte tenu de la qualité des discussions, on se dit qu’on peut faire un pas de plus. Est-ce que ce pas de plus va nous mener vers d’autres pas plus importants, je ne peux pas le prévoir à l’avance : c’est une création continue, ce projet.

  • Sortir du scénario classique de la planification, vers quoi cela tend ?

On n’est plus dans le rétro-planning, on est « dans la série-télé », comme nous le dit le géographe Daniel Béhar : c’est-à-dire qu’à la fin du premier épisode on ne sait pas trop ce qui va se passer dans le deuxième ! Mais cela génère des saisons, des ensembles, et une histoire au bout du compte. Qu’est-ce qu’on sait à la fin du premier épisode ? On croise de l’invention, de l’imagination, de la mise en œuvre d’outils neufs avec des outils existants. Nous participons d’un mouvement assez général qui consiste à demander : « À quoi ressemble la démocratie du côté participatif ?  Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? » Eh bien, voilà, concrètement, on prend des vrais problèmes, avec de vrais acteurs, des vrais enjeux et on avance dans la vraie vie. La question est posée, il faut trouver des solutions. Ce n’est pas quelque chose qui tombe d’en haut, qui dit ce qui est bien et ce qui ne l’est pas, et qui ne laisse aux concertations que le choix des détails, tandis que l’essentiel est déjà décidé : non !

  • Est-ce que certains acteurs sur ces terrains sont déjà prêts à avancer dans ce projet ?

Oui, par exemple du côté des Vosges du Nord et en Rhénanie-Palatinat, on a rencontré des gens qui sont tout à fait prêts à avancer. Dans les Ardennes, aussi. C’est une « couleur » très forte de ce dernier voyage : nous avons rencontré plus de catégories de gens, plus d’élus de terrains, plus d’acteurs associatifs. Une première ouverture s’est faite sur l’un des enjeux importants, la chasse, lors d’un échange avec des membres de la fondation François Sommer* au domaine de Belval. La mobilisation tout à fait remarquable que l’on a croisée en Wallonie porte évidemment à l’optimisme : ils sont en train là-bas de construire deux parcs nationaux sur la base d’une « commande » gouvernementale, avec des mécanismes d’appels à projets, pour mobiliser des structures associatives qui sont très puissantes dans la région. Ça bouillonne ! Ils nous ont dit que notre projet, qui se construit dans la progression, dans l’avancée, nourrit leur dynamique avec sa grande dimension.

Du côté français, des points d’interrogation, des doutes ont été fermement exprimés. Les gens sont intéressés, souvent surpris, parfois choqués : mais l’intérêt, c’est qu’on a posé le paquet sur la table, en leur disant : « Voilà de quoi on parle, et surtout voilà de quoi nous voudrions parler avec vous, pendant ces prochaines années, ce sur quoi nous voudrions travailler ». Et là, tout vient très naturellement. Il faut se rencontrer, se voir, c’est irremplaçable.

  • Quelles sont les problématiques concrètes auxquelles nous confronte un voyage d’étude comme celui-ci ?

Il y a toutes les problématiques liées au paysage d’abord : il peut s’y trouver des chemins, des routes, des équipements… Quel est l’impact des uns ou des autres ? Il faut réfléchir, est-ce qu’on laisse, est-ce qu’on efface ? Quel degré d’habitat accepte-t-on ? Chaque point est à discuter.

Ensuite, les problématiques économiques. Les forêts qui sont propriétés communales, ou domaniales, si on les laisse en libre évolution, il n’y aura plus d’exploitation et donc plus de revenus : alors que se passe-t-il ? Que deviennent les employés chargés de l’entretien de la forêt ? Est-ce qu’on continue de parler de compensations, ou est-ce qu’on envisage des financements publics pour organiser la nouvelle vie de ces communes ? Il est possible d’imaginer la formation de ces personnels, qui pourraient devenir des accompagnateurs, des surveillants, des guides, dans ce nouvel espace, par exemple.

Autres problématiques : le rôle des chasseurs, y compris durant la période de transition. Comment, par exemple dans le suivi et l’observation des grands ongulés, eux qui connaissent bien ces sujets, peuvent-ils s’intégrer dans le processus ? Ou encore, comment tisse-t-on dans les zones tampon des coopérations avec les agriculteurs ? Est-ce qu’on étudie avec eux des modalités d’agroforesterie ?

À ce stade, il n’y a que des questions concrètes !

  • Quelle est la prochaine étape ?

La première grande étape, du point de vue de la praticité du projet, c’était d’aller voir ce qu’il se passe sur le terrain avec cette idée de faire renaître une forêt primaire en Europe. Maintenant, on a vu, il faut acter, si l’on veut aller plus loin. Puisque nous ne sommes pas un État planificateur, qui déclare « je veux faire cet ensemble là et là, je discute avec mon État voisin et je mets en route des institutions et des administrations », notre méthode d’association est de construire par la société civile. Ce à quoi d’ailleurs semblent inviter les politiques publiques ; nous répondons « banco ! ».

La prochaine étape, outre une meilleure précision du cadre général du projet, c’est, à partir du constat « ok, il y a de l’intérêt, il y a des acteurs », est-ce qu’on peut ensemble se dire « on y va », mais se le dire de manière officielle ? » Alors, « on y va » à quoi ? À la structuration d’une vraie concertation. Notre projet ce serait de construire deux groupements d’intérêt public transfrontaliers, qui prendraient le temps, les moyens, les expertises, le terrain… tout ceci peut durer des années.

  • Un groupement d’intérêt public, c’est quoi au juste ?

En tant qu’association, nous n’avons pas la légitimité ni l’autorité pour dire à des communes, des régions, des États, des administrations publiques, des collectivités…etc. : « mettons-nous autour de la table pour travailler ensemble dans tel cadre ». Non, on porte une idée, on porte un projet, et par contre on peut inventer et proposer des méthodes. Nous nous sommes demandé : « Comment structurer, pour faire en sorte que les gens qui veulent travailler ensemble puissent s’engager ? ». On n’invente pas la lune : il existe déjà une procédure, qui s’est mise en place notamment dans la création des parcs nationaux. Il s’agit d’une personne morale, publique, avec un vrai statut juridique, dans lequel il peut y avoir des partenaires publics et privés, lesquels se mettent d’accord sur un « contrat de travail » en quelque sorte, un cahier des charges. Tout ceci est suivi, contrôlé par l’État, et ces gens décident ensemble de ce qu’ils ont à faire et de ce qu’ils veulent faire. Ce type de structures a été conçu au début des années 80 je crois, pour concrétiser des projets de recherche. On s’est dit que c’était la bonne formule, surtout lorsqu’on s’est rendu compte que ces groupements d’intérêt public peuvent être transfrontaliers.

  • Quelles en seraient les étapes ?

Avant d’en arriver à ce groupement, il faut que les gens soient d’accord pour y aller.

Donc la toute première étape de notre agenda, c’est de rassembler tous ceux qui veulent travailler et sont concernés par le projet, pour qu’ils formalisent par un engagement commun à définir leur accord sur la création de ce GIP transfrontalier, et que l’on s’engage à œuvrer ensemble. La procédure est loin d’être fermée : peut-être qu’au bout du processus, certains des acteurs n’en voudront pas, de ce GIP : notre démarche est totalement ouverte. On la veut ainsi pour bien examiner la multiplicité des enjeux, des plus concrets, des plus locaux, aux plus nationaux et internationaux. C’est une procédure honnête et au bout on dit : cela est faisable, ou cela n’est pas faisable. Nous pensons qu’en co-construisant le projet, il a plus de chance d’aboutir. On ne veut pas rédiger le cahier des charges complet à l’avance : il faut qu’il y ait un cadre d’objectifs, bien sûr, mais non détaillé au niveau des communes, par exemple. Tout ceci doit être réalisé ensemble. Depuis les problèmes de l’association de chasse du coin, jusqu’à monsieur Dupont qui va chercher son bois dans la forêt, en passant par les compensations financières aux municipalités, les accords internationaux, la nature de la recherche qui se mène… les enjeux sont très divers. C’est l’aspect complètement neuf de notre projet : il prend l’aménagement du territoire par la société civile, puis s’agrègent toute la série des acteurs locaux, les administrations concernées, etc..

  • La gouvernance aussi sera proposée au débat ?

Bien sûr ! C’est un objet qui est encore non-identifié sur le plan de son statut. Il existe quelques exemples, des Réserves Biologiques Intégrales (RBI) transfrontalières (il y en a d’ailleurs une dans les Vosges du Nord), ou des coopérations entre certains parcs en Europe, mais là il va falloir inventer.

Nous sommes dans une nouvelle phase de l’association très importante : on porte nous-mêmes une part de l’expertise et elle est évidemment tout à fait significative, mais pas toute l’expertise, nous n’en avons pas la vocation à ce stade ! Nous sommes en train de rassembler ces compétences, ces expertises, et c’est pour cela aussi qu’on a besoin de constituer une association forte de nombreux adhérents, de moyens et de soutiens importants.

  • En quoi les adhérents peuvent-ils s’investir et aider le projet à avancer ?

Le soutien des adhérents est très important, d’abord parce qu’il nous donne les moyens matériels de se hisser à la hauteur du projet, mais aussi les moyens de le faire rayonner. Les adhérents forment aussi un formidable vivier de compétences. Si vous vous intéressez à la démocratie participative, si vous avez envie de partager vos idées avec nous, si vous êtes expert.e dans votre secteur, de tel ou tel aspect des relations internationales, si vous êtes juriste, anthropologue, géographe, si vous avez une expérience dans la construction des communs, ou simple citoyen convaincu dans votre région, mobilisez-vous et mobilisez autour de vous. C’est un formidable projet démocratique : des idées, des moyens, des bras, des têtes, nous en avons besoin : s’il-vous-plaît, n’hésitez pas ! Il faudra qu’on se structure pour accueillir tout cela, bien sûr. Mais si vous avez envie de vous impliquer et que vous êtes dans ces champs de réflexion-là, eh bien dites-le-nous : partageons !

  • Est-ce que les institutions sont prêtes ?

Eh bien c’est ce qu’on va voir !

  • Comment envisager à la fois l’urgence environnementale et le temps long du projet ?

Là réside l’intérêt du GIP. S’organiser pour disposer des moyens d’étude, d’expertise, des procédures, et poser au bout : « voilà ce qu’on a imaginé ensemble, ça tient la route, c’est progressif, voilà les enjeux, ça va se passer là ». On a le temps de tout se dire, de tout mettre sur la table, on ne se précipite pas.

Bien sûr, nous savons tous qu’il y a « le feu à la baraque ». Ce projet de forêt primaire est l’une des réponses. Avec lui, les solutions n’arriveront pas dans 700 ans, elles se trouvent à la fois dans le système naturel qui se restaure dès le début, dans la recherche qui va pouvoir y être menée, et dans la proposition d’un nouveau rapport entre une grande zone de naturalité et l’activité humaine, l’agriculture…

Que cela puisse donner d’autres idées, ailleurs, en archipel, avec de nouvelles relations entre humains et non-humains ? C’est tout ce qui est en jeu. Cela vaut un peu le coup quand même, non ?

Propos recueillis par Damien Saraceni et Gaëlle Cloarec

Avril 2022

* Reconnue d’utilité publique, elle œuvre à la construction d’un dialogue apaisé entre tous les utilisateurs de la nature, chasseurs et non chasseurs.

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