Le castor, aménageur-dentellière

De manière moins spectaculaire que son cousin du Canada, qui a la place de construire d’immenses barrages, le castor d’Europe n’en est pas moins un sacré modeleur de paysages. Tout en subtilité !

Le castor d’Europe, Castor fiber de son petit nom latin, est un gros rongeur dont la taille adulte dépasse le mètre, pour un poids d’une vingtaine de kilos. Il vit dans les plaines ou les hauteurs moyennes (800 mètres maximum d’altitude), là où l’eau est présente en permanence, qu’il s’agisse d’étangs, lacs, fleuves ou rivières. De couleur brun foncé à gris-noir, on le reconnaît à sa queue plate, large d’une quinzaine de centimètres, en forme de poêle à frire. Contrairement au ragondin, « espèce exotique envahissante, originaire d’Amérique du sud », comme le relève l’Office Français de la Biodiversité, le castor est autochtone.

Présent partout en France au Moyen Âge, il a été chassé pour sa fourrure, sa chair, ou son castoréum, sécrétion huileuse et odorante utilisée en parfumerie. Au point de quasiment disparaître. À l’orée du XXe siècle, il ne subsistait plus que dans la vallée du Rhône, avant, petit à petit, de repeupler certains cours d’eau.

Aujourd’hui, on relève sa présence dans les deux tiers des départements métropolitains*. Dans le Nord où il avait disparu depuis 150 ans, l’OFB a confirmé son retour en 2019 : il a passé la frontière belge pour se réinstaller. Le site des Parcs nationaux estime sa population à plusieurs milliers d’individus sur le territoire français : protégé depuis 1968, le castor bénéficie aussi des réglementations en faveur des zones humides, ainsi que d’opérations de réintroductions réussies.

Un castor grignote une branche, le poil humide
Castor européen © Simon Bugnon

Forêt de berges

Pourquoi vous en parlons-nous, sur ce site consacré à la forêt ? Parce que son habitat naturel est la ripisylve, dite aussi forêt rivulaire, riveraine, ou encore forêt de berge, tous termes désignant l’ensemble de la végétation qui borde un cours d’eau. Un écosystème fascinant, bouillonnant de biodiversité, avec ses différents étages abritant des espèces variées. Y poussent des essences au bois tendre, tels que le saule ou le peuplier, dont le castor est friand, ainsi que d’autres arbres au bois plus dur, l’aulne ou le frêne. Du haut jusqu’en bas dans la strate arbustive, ses voisins sont le loriot, le milan noir, le pinson, la fauvette, la chauve-souris, l’écureuil roux, le muscardin… La strate herbacée est occupée par des insectes, papillons, et petits mammifères comme le hérisson. La ripisylve se caractérise particulièrement par ses plantes « hélophytes » -joncs, iris…- dont la partie basse est plongée dans l’eau ou la vase, où s’ébattent amphibiens, libellules, martins-pêcheurs, hérons et mammifères semi-aquatiques.

Castor européen se nourrissant d'une branche 'aulne dans une eau aux reflets dorés
Castor européen © Simon Bugnon

C’est le royaume du castor, qui a besoin d’une hauteur d’eau minimale d’environ 60 cm de profondeur pour construire son gîte. Il creuse des terriers dans les berges, parfois additionnés de divers matériaux pour réaliser de petites « huttes », précise l’OFB. « Les fameux « barrages » du Castor d’Eurasie servent principalement à maintenir un niveau d’eau suffisamment haut afin de garder l’entrée du gîte immergé », lit-on sur le site de l’organisme. Une protection efficace contre les prédateurs, au premier rang desquels le loup.

Espèce (d’) ingénieur

Le castor d’Europe vit généralement en famille, les deux adultes et les jeunes des deux dernières portées cohabitant. C’est une espèce dite « ingénieur » car elle est capable de modifier l’environnement qui l’entoure : en rongeant les arbres à sa manière caractéristique (il les abat pour pouvoir accéder aux branches et en grignoter l’écorce, les rameaux, feuilles et bourgeons), il régénère les couverts, ouvre le milieu à la lumière. Son action protège les berges de l’érosion par lessivage ; il tempère le courant**, les matériaux en suspension dans l’eau (argiles, limons, sables) s’y déposent plus facilement, de nouvelles plantes s’enracinent, ce qui renforce la stabilité des sols. Sébastien Lezaca-Rojas, écologue Wallon spécialiste du castor, s’en amuse :

« Le programme « Life » européen de restauration des écosystèmes, orienté vers le ré-ensauvagement des rivières, qui passe par la re-création de méandres, ce sont des millions d’euros. Le castor s’en occupe gratuitement. Nous, on fait ça au bulldozer. Lui, c’est de la dentelle ! Ça peut aller assez vite, en une dizaine d’années, on retrouve une bonne hétérogénéisation des milieux. »

Là où le rongeur est présent, il y a plus de plantes, plus d’animaux, tant en nombre d’espèces présentes qu’en densité d’individus. Tout simplement parce qu’il favorise la diversité des espaces : en créant des tournants, des plans d’eau, des zones marécageuses, il forme autant de micro-habitats.

« Avec lui, la ligne droite n’existe plus, il n’y a que des courbes ! »

Un entrelacs de branche forme un barrage dans un point d'eau entouré de grands arbres
Barrage construit par un castor européen – Białowieża © Jessica Buczek

Cohabiter avec les hommes

Si l’être humain, toujours prompt à voir son intérêt, lui reconnaît des « services écosystémiques », il arrive que le castor, comme tout animal sauvage, le dérange. D’aucuns l’accusent de s’attaquer aux champs de céréales, voire d’abattre arbres fruitiers ou peupliers de culture. Or, si chaque famille longe aisément un cours d’eau jusqu’à cinq kilomètres de son gîte, la majorité de sa consommation s’effectue à moins de cinq mètres des berges. D’une manière générale, l’animal, excellent nageur mais peu à l’aise sur la terre ferme, reste près de l’eau ; il s’aventure rarement au delà des trente mètres. Une bonne largeur de ripisylve suffit à protéger les cultures, sans poser de grillages ou clôtures. Entretenue par le castor, elle filtre même les pesticides et engrais chimiques, les empêchant de se répandre trop massivement dans les écosystèmes aquatiques.

Deux castors grignotent des pousses d'aulne dans l'eau
Castor européen © Simon Bugnon

Animal herbivore, qui se déplace essentiellement de nuit, Castor fiber ne nous occasionne aucun problème qui ne soit aisément surmontable. Nous, par contre, avons le don de lui en créer. L’OFB relève qu’ouvrages et aménagements ne lui permettent pas de circuler librement sur les berges ou dans l’eau. Son territoire étant relativement linéaire, « il est particulièrement impacté par la présence de barrages ou de seuils qui lui sont incontournables et infranchissables ». Par ailleurs, nous polluons allègrement son lieu de vie : bien trop peu des cours d’eau français sont en bon état écologique***. Enfin, le chaos climatique qui s’accélère, sous les coups de boutoir de la civilisation thermo-industrielle, assèche les rivières. Selon Sébastien Lezaca-Rojas, le castor peut résister, dans une certaine mesure, aux sécheresses : « il crée des flaques, et lorsqu’il n’y a plus d’eau, il attend ». Jusqu’à quand, telle est la question, d’autant qu’il se nourrit de la végétation alentour, et peut souffrir -aussi- de la faim, si elle est amoindrie.

Gaëlle Cloarec, le 9 mai 2022

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Castor européen © Simon Bugnon

* Sur le site de l’Inventaire National du Patrimoine Naturel, se trouve une carte de sa répartition en France métropolitaine avec les dernières données : https://inpn.mnhn.fr/espece/cd_nom/61212

** Les scientifiques parlent de « faciès d’écoulement » : aspect, forme, vitesse, profondeur d’un cours d’eau

*** Données Eau France 2015 : 55 % en état « mauvais », « médiocre » ou « moyen » (eaufrance.fr/la-qualite-des-rivieres)

Réglementation :

Arrêté du 23 avril 2007, article 2, concernant le Castor d’Eurasie :

Il prohibe entre autres toute destruction ou perturbation intentionnelle des animaux à tous les stades de développement. La protection de ses habitats (dont les lieux de reproduction) interdit toute intervention sur ces milieux particuliers à l’espèce et tout type de travaux susceptibles de les altérer ou de les dégrader. Il est également interdit de détenir, de transporter ou de réaliser toute action commerciale avec des individus prélevés dans le milieu naturel.


Pour aller plus loin : la fabuleuse revue La Hulotte a consacré ses numéros 85, 87 et 90 au castor.

Photo de couverture : Castor européen© Simon Bugnon

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